Discours de Jean Asselborn au Conseil de sécurité des Nations unies à New York

Discours – Publié le

"Nous ne sommes plus à l’ère de Yalta et du partage du continent européen. Il doit être possible de trouver une issue pacifique à la crise qui tienne compte des intérêts de toutes les parties impliquées, y compris la Russie. La déstabilisation de l’Ukraine ne sert les intérêts de personne à long terme"

Je remercie Monsieur Jeffrey Feltman, Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux Affaires politiques, pour son exposé. Je souhaite la bienvenue au Conseil à Son Excellence Monsieur Arseniy Iatseniouk, Premier Ministre de l’Ukraine, et le remercie pour son intervention.

Votre discours, Monsieur le Premier Ministre, nous a émus. L’heure est grave en Ukraine, en particulier en Crimée. La crise que traverse votre pays ne peut pas nous laisser indifférents. Malgré l’exacerbation des tensions, nous voulons croire qu’il est encore temps d’éviter le pire, c’est-à-dire l’annexion de la Crimée par la force. Nous espérons que cette réunion publique du Conseil de sécurité, l’organe qui, conformément à la Charte des Nations Unies, a la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales, contribuera à renforcer les efforts de l’ensemble de la communauté internationale en vue d’un règlement pacifique de la crise dans votre pays.

Le Luxembourg est profondément préoccupé par cette crise. Lors de mon déplacement à Kiev lundi dernier, dans le cadre d’une visite de travail avec mes collègues, les Ministres des Affaires étrangères de Belgique et des Pays-Bas, j’ai pu me rendre compte personnellement du courage et de la résilience dont le peuple ukrainien a fait preuve au cours des dernières semaines. J’ai aussi eu l’occasion de saluer la retenue et le sang-froid de l’Ukraine, alors qu’elle est confrontée à la violation de sa souveraineté et de son intégrité territoriale en Crimée. La décision prise le 1er mars par le Conseil de la Fédération de Russie d’autoriser l’utilisation des forces armées russes sur le territoire de l’Ukraine et les actions entreprises sur le terrain ces deux dernières semaines constituent une violation flagrante du droit international, notamment de la Charte des Nations Unies et de l’Acte final d’Helsinki. Elles vont à l’encontre des engagements que la Russie a pris envers l’Ukraine, dans le cadre du Mémorandum de Budapest de 1994 et dans le cadre du Traité d’amitié, de coopération et de partenariat signé en 1997 entre la Russie et l’Ukraine.

La principale raison invoquée par la Russie pour légitimer ses actions, c’est-à-dire les menaces qui pèseraient sur les droits des communautés russophones et russes en Crimée, s’est avérée être sans fondement, comme l’a constaté récemment la Haute Commissaire de l’OSCE aux Minorités nationales. Nous regrettons qu’il n’ait pas été possible au Sous-Secrétaire général des Nations Unies aux droits de l’homme de se rendre en Crimée pour corroborer ce constat de l’OSCE.

L’organisation le 16 mars prochain d’un référendum sur le statut de la Crimée est dans sa forme et quant au fond contraire à la Constitution ukrainienne. Nous appelons la Russie à cesser toute action visant à soutenir ce référendum. La grande et forte Fédération de Russie n’a nul besoin ni d’encourager, ni de récupérer pour sa cause cette mascarade de référendum qui en réalité n’offre même pas sur les bulletins de vote une possibilité d’expression négative. Si le référendum devait néanmoins se tenir, la communauté internationale ne saurait en aucune façon reconnaître son résultat.

Excellence, Mesdames et Messieurs,

Nous ne sommes plus à l’ère de Yalta et du partage du continent européen. Il doit être possible de trouver une issue pacifique à la crise qui tienne compte des intérêts de toutes les parties impliquées, y compris la Russie. La déstabilisation de l’Ukraine ne sert les intérêts de personne à long terme. Nous reconnaissons les liens historiques que la Russie entretient avec l’Ukraine, aussi sur les plans économiques et culturels. Nous reconnaissons également l’opportunité d’un statut de large autonomie de la Crimée pour des raisons historiques et de bon voisinage avec la Russie. Ceci dans l’esprit d’ouverture annoncé par M. le Premier Ministre de l’Ukraine. Raison de plus pour la Russie de saisir la main tendue par l’Ukraine pour établir un dialogue direct en vue de désamorcer la crise.

Une solution politique durable à la crise ukrainienne requiert aussi un dialogue politique inclusif en Ukraine même. Ce dialogue doit inclure toutes les forces politiques démocratiques et toutes les régions. Il doit tenir compte de la diversité de la société ukrainienne, des aspirations de tous les Ukrainiens et de la nécessité de respecter les droits de tous les Ukrainiens. Nous appuyons les efforts du Gouvernement et du Parlement ukrainiens pour favoriser un tel dialogue, qui pourrait, à nos yeux, conduire entre autres à un renforcement du caractère fédéral de l’Etat ukrainien. Mais seuls les Ukrainiens ont à décider de leur destin. L’Ukraine n’appartient qu’aux Ukrainiens.

Comme je l’ai dit en introduction, je veux croire qu’il est encore possible d’éviter le pire, qu’il est encore temps de trouver une solution pacifique en accord avec les principes de notre Organisation, avec les principes et objectifs de la Charte des Nations Unies. Le Luxembourg encourage la poursuite des efforts diplomatiques intenses en vue de la constitution d’un mécanisme multilatéral, d’un groupe de contact rassemblant les principales parties concernées, y compris la Russie. Ce mécanisme devrait permettre d’amorcer une désescalade militaire, avec en premier lieu un retrait des forces armées russes vers leurs lieux de stationnement permanent. Il devrait aussi permettre d’établir un dialogue direct entre les autorités russes et ukrainiennes.

Je salue les efforts du Secrétaire général et du Vice-Secrétaire général des Nations Unies, et je les encourage à poursuivre leur mission de bons offices. Le Luxembourg soutient les efforts de l’OSCE, en étroite coopération avec l’ONU et d’autres acteurs internationaux, en vue de déployer une mission spéciale d’observation, en priorité en Crimée et dans d’autres régions de l’Ukraine, en accord avec le pays-hôte. Une telle mission permettrait d’évaluer les faits et le respect des droits de l’homme et de favoriser le dialogue sur le terrain, afin de réduire les tensions et de normaliser la situation.

Excellence, Mesdames et Messieurs,

En conclusion, permettez-moi de réitérer, une fois de plus, notre appel à toutes les parties concernées, en particulier à la Russie, de faire primer le dialogue sur le coup de force, de faire primer le droit international sur la loi du plus fort. L’heure est à l’intensification des efforts diplomatiques pour aboutir à une solution à la crise ukrainienne qui respecte l’indépendance politique, la souveraineté, l’unité et l’intégrité territoriale de l’Ukraine, dans l’intérêt de la paix, de la stabilité et de la prospérité en Europe.

Je vous remercie.