Corinne Cahen au sujet de la Grande Région

"Jouer le rôle de facilitateur"

Interview – Publié le

"Pour moi, cette région est avant tout un espace économique qui dispose de sa propre dynamique. Il suffit de constater les flux engendrés quotidiennement par l'arrivée de quelque 160.000 frontaliers au Luxembourg. Nous ne devons pas oublier que ce territoire possède aussi un riche passé culturel commun, qui se prolonge aujourd'hui par des collaborations entre différents organismes et des pratiques culturelles de chaque côté de la frontière"

Paperjam: Madame Cahen, la Grande Région faisait-elle partie de vos matières de prédilection?

Corinne Cahen: Je souhaitais clairement éviter certaines matières, mais la Grande Région faisait partie de celles que je voulais idéalement couvrir, ce qui est devenu réalité lors de la formation du gouvernement. Cette envie vient probablement en partie de mon expérience dans le secteur commercial, mais aussi en raison d'affinités à titre privé pour différentes villes qui forment l'espace transfrontalier, où je compte pas mal d'amis.

Pour moi, cette région est avant tout un espace économique qui dispose de sa propre dynamique. Il suffit de constater les flux engendrés quotidiennement par l'arrivée de quelque 160.000 frontaliers au Luxembourg. Nous ne devons pas oublier que ce territoire possède aussi un riche passé culturel commun, qui se prolonge aujourd'hui par des collaborations entre différents organismes et des pratiques culturelles de chaque côté de la frontière. Je me réjouis par exemple de constater que de nombreux Luxembourgeois fréquentent le Centre Pompidou de Metz, tandis que la part des abonnements en provenance d'Allemagne à la Philharmonie n'est pas négligeable.

Paperjam: Comment s'est passée votre Intégration politique dans cette matière relativement vaste et transversale?

Corinne Cahen: J'ai eu la chance de disposer d'un briefing complet et précis de la part de mes deux collaborateurs, Carlos Guedes et Jean-Claude Felten, déjà en poste sous le précédent gouvernement. Cette continuité dans les dossiers nous permet de nous positionner en défendant une vision à long terme auprès de nos partenaires. Lors d'un Sommet de la Grande Région, en janvier à Trèves, j'ai rencontré, aux côtés du Premier ministre Xavier Bettel, la ministre-présidente de Rhénanie-Palatinat, Malu Dreyer, qui exerce la présidence tournante du Sommet, le 14e... Mme Kramp-Karrenbauer, ministre-présidente du Land de Sarre, nous a rendu visite au Luxembourg le 10 mars. Nous venons aussi de nous réunir avec l'ambassadeur de France au Luxembourg.

Ces premiers contacts me montrent que le Luxembourg possède le grand avantage d'être à la croisée des chemins, entre les cultures francophone et germanique. Ce qui fonde notre pays est un réel atout dans la Grande Région puisqu'il nous permet de comprendre les différentes sensibilités. Nous pouvons donc jouer un rôle positif, notamment lors des sommets durant lesquels nous parvenons aisément à mettre les parties prenantes en relation, à jouer le rôle de facilitateur, même si la coordination effective de ce genre de réunion reste assurée par la présidence tournante.

Je vais poursuivre les entrevues dans les prochaines semaines avec mes homologues et les responsables territoriaux, car les contacts bilatéraux permettent de faire avancer des dossiers concrets, en l'occurrence les aspects qui concernent le quotidien de la population dans les domaines de la mobilité ou de l'éducation. La création de l'Université de la Grande Région en est un exemple.

Paperjam: Peut-on affirmer que Luxembourg est la capitale de cette région transfrontalière?

Corinne Cahen: Chaque territoire s'estime probablement le centre de l'espace transfrontalier, chacun avec ses bonnes raisons. D'un point de vue économique, nous pouvons certainement nous positionner comme l'un des moteurs principaux.

Paperjam: Comment s'organise le travail au sein du ministère?

Corinne Cahen: Nous avons la particularité d'aborder la Grande Région de manière horizontale dans la mesure où un dossier concerne potentiellement plusieurs autres ministères, ce qui m'amène naturellement à solliciter régulièrement des contacts auprès de mes collègues du gouvernement. Dans ce cas aussi, il s'agit de jouer le rôle de facilitateur entre les demandes de nos partenaires de l'autre côté de la frontière et les réponses que peut apporter l'exécutif luxembourgeois. Et vice-versa. Notre ligne de conduite globale est d'ailleurs d'agir pour le bénéfice général de tous les territoires de la Grande Région, en dépassant les intérêts nationaux ou régionaux.

Paperjam: Quels sont les projets qui vous occupent actuellement?

Corinne Cahen: Notre agenda est avant tout calqué sur la vie quotidienne et concrète des citoyens, dont l'accès au travail. Cela implique donc de rester au fait de l'avancée des dossiers de mobilité avec nos voisins, par exemple de la SNCB en Belgique.

Paperjam: Que pensez-vous du dernier plan stratégique présenté par la SNCB et qui ne prévoit pas de nouveaux développements pour la ligne 162 Bruxelles-Luxembourg?

Corinne Cahen: Il s'agit bien entendu d'un dossier que nous allons devoir évoquer avec les responsables belges, sachant que cette compétence ne dépend pas du gouvernement wallon - partie prenante de la Grande Région -, mais du gouvernement fédéral. La Grande Région s'arrête géographiquement et politiquement à Bruxelles ou aux confins de la Lorraine par exemple, mais les problématiques qui y sont liées nous amènent naturellement à solliciter les pouvoirs centraux. En tant que présidente de l'Union commerciale de la Ville de Luxembourg, j'avais milité pour l'instauration d'horaires de trains cadencés au départ de Luxembourg. Je reste persuadée que nous devons y réfléchir pour désengorger progressivement la route aux heures de pointe.

Paperjam: Quid de l'élargissement plus ou moins souvent évoqué de l'A31?

Corinne Cahen: Le gouvernement luxembourgeois est en attente d'un signal de l'autre côté de la frontière française. Les plans d'élargissement de l'A3 côté luxembourgeois sont toujours prévus en théorie. Si le projet avance côté français, nous l'examinerons à nouveau. Outre la mobilité sur route, notre challenge gobai réside dans l'amélioration des transports en commun pour en faire une offre alternative et durable au transport individuel, notamment via le tram.

Paperjam: Quels sont, selon vous, les atouts communs aux différentes composantes de la Grande Région?

Corinne Cahen: Nous n'avons pas la mer ni le climat tropical à proposer aux investisseurs ou aux touristes! Mais nous avons de belles histoires à raconter ensemble. Nous devons formuler notre proposition de valeurs à l'égard du grand public pour le tourisme, mais aussi vis-à-vis des entreprises dans les secteurs économiques, afin de mieux promouvoir ce que la Grande Région peut leur apporter.

Paperjam: Quel bilan tirez-vous du positionnement du commerce luxembourgeois en tant que pôle de la Grande Région?

Corinne Cahen: Cela a permis au secteur de trouver un créneau porteur, à l'instar de Trèves. D'autres ont probablement plus souffert, comme le centre d'Arlon. L'une des raisons du succès du Luxembourg est de proposer des produits différenciés, notamment dans le haut de gamme. Je constate avec intérêt que d'autres villes du pays se développent comme Esch ou Ettelbruck. Des villes, mais aussi des villages, se démarquent au fur et à mesure via une offre spécifique.

Paperjam: Faut-il étendre les heures d'ouverture des commerces?

Corinne Cahen: Force est de constater que certaines cités de la région, comme Bastogne, tirent un profit indéniable des ouvertures dominicales. C'est aussi le cas dans le nord du Grand-Duché et dans la capitale durant les après-midi dédiés. Mon parti, le DP, milite depuis longtemps pour une libéralisation des heures d’ouverture. Nous devons proposer cette possibilité aux commerçants qui en perçoivent l'intérêt de la saisir.

Paperjam: Les territoires de la Grande Région disposent d'un passé industriel commun. Quel sera leur futur?

Corinne Cahen: Les territoires ont toujours été et restent étroitement liés. Lorsqu'une composante se porte mal, les autres s'en ressentent. Je note que la logistique fait partie des secteurs qui sont à même de se développer de part et d'autre. Il en est de même pour l'ICT ainsi que le secteur des énergies renouvelables.

Paperjam: Faut-II également encourager les collaborations dans l'enseignement pour améliorer le sentiment d'appartenance à la Grande Région?

Corinne Cahen: Préparer les jeunes générations au vivre ensemble au sein de la Grande Région est essentiel pour pérenniser le sentiment d'appartenance à ce même espace. Cette intégration et cette connaissance mutuelle peuvent prendre la forme d’organisations ponctuelles comme des tournois de football. Nous pensons aussi à des journées d'échange et de rencontre entre élèves lors de la fin d'année scolaire. Ces contacts informels ne peuvent qu'encourager la pratique de la langue de l'autre. Et donc de mieux connaître son voisin.