Interview de Carole Dieschbourg avec le Quotidien

"(...)On ne pourra plus dire à nos enfants qu'on ne savait pas"

Interview – Publié le

Interview: Le Quotidien (Romain Van Dyck)

Le Quotidien: La COP21 est présentée comme la réunion de la dernière chance contre le dérèglement climatique. Quel est votre état d'esprit face à un tel défi?

Carole Dieschbourg: Pour l'instant, je dois dire que j'ai l'espoir qu'on puisse obtenir un accord à Paris qui fixera le cadre pour lutter contre le réchauffement climatique. Lorsqu'on s'est quitté à la pré-COP21 (NDLR: une réunion informelle qui a eu lieu début novembre, à Paris) la volonté politique était claire là-dessus. Donc j'espère vraiment qu'on pourra redonner un peu d'espoir dans une ville qui traverse actuellement des épreuves terribles.

Le Quotidien: Justement, pourquoi fallait-il maintenir la COP21 à Paris, étant donné ce contexte terroriste?

Carole Dieschbourg: Parce qu'il est urgent de trouver un accord climatique. Parce que le monde ne s'arrête pas de tourner, et qu'il faudra bien combattre l'origine des crises actuelles, comme la crise de la pauvreté ou la crise migratoire, qui ont certes de multiples causes, mais dont le climat en est une. Si on veut avoir un monde plus juste, plus équitable, et améliorer la base de notre qualité de vie, à savoir la planète, il faudra, aussi, combattre le changement climatique. Et ce, dans toutes les régions du monde.

Le Quotidien: En devenant la présidente du Conseil des ministres de l'Environnement, vous avez reçu la mission de coordonner la position de l'UE pour la COP21. Peut-on avoir une idée de l'ampleur de cette tâche? À quoi a-t-elle abouti?

Carole Dieschbourg: Il nous a fallu réaliser beaucoup de réunions bilatérales! Continuellement, depuis la COP2O (NDLR: qui s'est tenue à Lima, au Pérou, en décembre 2014), on a eu des réunions avec des pays européens, certains étant parfois plus critiques ou plus sceptiques,' pour avoir un consensus. Une étape très importante a été franchie le 18 septembre dernier, quand les 28 États membres de l'Union européenne se sont accordés sur une position commune sur les thèmes cruciaux pour la COP2I. On a désormais un texte de plus de 55 pages, qui est encore trop long, mais qui servira de base pour les négociations à Paris.

Le Quotidien: Au niveau mondial, 161 pays sur 196 ont publié leurs plans pour limiter leurs émissions de gaz â effet de serre d'ici zoas ou 2030. Déjà un succès en soi? Et que dire des pays qui ne l'ont pas fait?

Carole Dieschbourg: En effet, 161 pays ont donné leur vision et leur plan. Nous, en Europe, on l'avait fait depuis la ratification du protocole de Kyoto (en 2002), donc on a déjà une politique climatique commune. Mais pour beaucoup de pays, comme des pays en développement, c'était la première fois qu'ils s'inscrivaient dans ce processus. C'est pour cela qu'il y a beaucoup d'espoir avec la COP2I, car ensemble, ces 161 pays couvrent pas moins de 90% des émissions mondiales de gaz à effet de serre! À titre de comparaison, Kyoto, c'était 13 à 14%. Mais c'est vrai que certains pays ont été plus difficiles à motiver, notamment certains pays du Moyen-Orient, comme l'Arabie saoudite.

Le Quotidien: On imagine en effet qu'un pays comme l'Arabie saoudite n'est pas très pressée de sortir de la société des énergies fossiles...

Carole Dieschbourg: Ça se peut. Mais au final, ils ont montré une bonne volonté en délivrant aussi leurs plans. (NDLR: l'Arabie saoudite était le dernier pays du G2O à ne pas avoir annoncé ses engagements contre le réchauffement climatique). Parce qu'on a continué à les encourager à le faire, et parce qu'aujourd'hui, ceux qui refusent de le faire se retrouvent sous pression, car en minorité.

Le Quotidien: La conférence de Copenhague (COP15) de 2009 s'est achevée sur un échec, les pays développés n'arrivant pas à s'entendre, et les pays émergents craignant de limiter leur croissance. Pourquoi l'issue de la COP21 serait-elle différente?

Carole Dieschbourg: Tout d'abord parce que, comme je l'ai dit, 161 pays ont déjà donné leurs objectifs. Ensuite, parce qu'on voit déjà les résultats du dérèglement climatique. Jamais la science n'a été si claire et les politiciens si quasiment unanimes sur la réalité de ce dérèglement. Donc, on ne pourra plus dire à nos enfants qu'on ne savait pas. Troisièmement, parce qu'on n'a jamais vu un tel mouvement, sur le terrain, dans la société civile, pour accélérer la transition vers une société décarbonisée. Par exemple, ici au Luxembourg, on a déjà 96 communes qui se sont engagées avec le "Pacte climat". Cette dynamique, je l'ai vue aussi, à Lyon, le 1er juillet dernier, lors de mon premier jour de présidente [du Conseil des ministres de l'Environnement], avec ce mouvement participatif qui vient de partout, y compris des particuliers. Les échanges de savoir-faire, d'expériences, se multiplient. Parce qu'on voit bien que les choses changent: les énergies renouvelables deviennent moins chères que les énergies fossiles ou nucléaires, des opportunités se créent pour améliorer nos modes de vie. C'est un mouvement qui est au coeur d'une jeune génération qui voit qu'il faut faire quelque chose si on veut sauvegarder notre qualité de vie.

Le Quotidien: Vous parlez de la réalité de ce dérèglement climatique. Quels en sont les symptômes?

Carole Dieschbourg: Pas besoin de regarder dans le futur proche pour imaginer le réchauffement climatique. Déjà aujourd'hui, on a un quadruplement des dérapages météorologiques. On a des orages inédits, des étés bien plus chauds qu'auparavant, plus secs aussi... Si on ne fait rien, ces choses ne pourront que s'aggraver. .

Le Quotidien: Quelles sont les étapes de l'après-COP21?

Carole Dieschbourg: L'important est d'avoir un accord qui serve de cadre...

Le Quotidien: ...Justement, certains pays, dont les États-Unis, ne veulent pas d'engagements contraignants. Quels espoirs de changement peut-on avoir dans ce contexte?

Carole Dieschbourg: L'Europe est très claire: on veut un accord contraignant. Mais on ne veut pas un accord à tout prix. Il faut qu'il soit crédible, pour que tout le monde y adhère, y compris les Américains. Car on a besoin de tout le monde pour combattre le réchauffement. Donc, il nous faut des règles claires pour tous, et un but clair pour tous. Par exemple, quand on parle de résilience au changement climatique (NDLR: un retour à la normale climatique), il faudra le traduire de façon claire à l'économie et à la société civile. Il faudra aussi ancrer le principe d'une révision des objectifs climatiques tous les cinq ans, pour faire un état des lieux et voir comment on peut améliorer ces objectifs. Je ne doute pas que ce sera possible.

Le Quotidien: La sensibilité aux enjeux environnementaux demeure faible dans le monde. Est-ce que le salut ne viendrait pas davantage d'une sensibilisation aux enjeux économiques, bref, au coût du réchauffement climatique pour nos sociétés?

Carole Dieschbourg: On le fait déjà, et je pense que le monde économique a reçu le message. Parce que le dérèglement climatique coûte déjà énormément cher, et parce que ce coût sera exponentiel. Par exemple, les secteurs des assurances et des banques ont compris qu'il faudra bouger si on veut préserver notre qualité de vie. Il y a même des grandes entreprises qui sponsorisent la COP2I - ce qui a été critiqué d'ailleurs, notamment par les écologistes. Mais si on veut bouger le monde, il faudra aussi parler le langage des grandes entreprises, vers un résultat qui sera bénéfique pour tout le monde.

Le Quotidien: En 2009, les pays riches ont promis 1oo milliards de dollars par an d'ici 2020 pour financer les politiques climatiques des pays en développement. Où en est cette aide?

Carole Dieschbourg: Un récent rapport de l'OCDE montre qu'en 2013, les financements des pays du Nord vers ceux du Sud pour lutter contre le réchauffement climatique se sont élevés à près de 52 milliards de dollars. En 2014, ces financements se sont élevés à près de 62 milliards. Donc, cela va dans une bonne direction. Mais le rapport nous rappelle aussi qu'il faudra faire plus pour l'adaptation des pays du Sud au changement climatique. Car ces pays subissent déjà de rudes épreuves, et on doit les aider à s'adapter. Or seulement 16% de l'aide publique destinée au changement climatique va dans l'adaptation. Il faudrait doubler ce chiffre.

Le Quotidien: Quelle est la participation du Luxembourg dans ce domaine?

Carole Dieschbourg: [En septembre dernier]; le Luxembourg a décidé de débloquer 120 millions d'euros pour lutter contre le réchauffement climatique, pour la période 2014-2020. Parmi ces 120, 35 iront dans le Fonds vert pour le climat (NDLR: un programme de l'ONU visant à canaliser l'aide des pays développés vers des projets d'adaptation et d'atténuation du changement climatique dans les pays en développement), ce qui représente dix euros par Luxembourgeois et par an. Le reste sera engagé dans des pays partenaires, dans des projets concrets, dans l'adaptation et le combat contre le réchauffement.

Le Quotidien: Le Luxembourg va-t-il atteindre ses objectifs en matière de lutte contre le réchauffement climatique?

Carole Dieschbourg: Il vise notamment 1196 d'énergies renouvelables dans la consommation finale d'énergie en 2020. Cette part était de 4,3% en 2013. C'est un sacré retard... Concernant la réduction des émissions de gaz à effet de serre, nos rnostics se sont améliorés. Pour années 2013, 2014, 2015, on est sur la borine trajectoire. Pour les énergies renouvelables, c'est clair, on a encore des efforts à faire. Mais là aussi, ça va dans le bon sens, parce que c'est une volonté politique du gouvernement. Par exemple, le photovoltaïque est en plein développement, notamment grâce à des subventions aux coopératives qui ont été largement revues à la hausse. Pour l'éolien, on a beaucoup de projets qui se débloquent, par exemple dans le nord du pays, et on est en train d'atteindre nos objectifs. On va passer de 20.000 à 60.000 ménages qui pourront bénéficier de l'énergie éolienne. On est aussi en train d'encourager le secteur de la biomasse. Les énergies renouvelables sont un pilier important, un autre est l'efficience énergétique, à savoir comment moins consommer pour moins produire. On sera le premier pays en Europe, où, à partir de 2015, les bâtiments d'habitation neufs devront répondre à la classe de performance énergétique A (la plus exigeante). On apprend aussi à l'industrie à être plus efficiente en énergie. Donc, c'est un effort peut-être tardif, mais les choses s'accélèrent, car on veut atteindre nos objectifs.