Interview de Francine Closener avec le Lëtzebuerger Gemengen

"Je crois que nous avons bien réussi à impliquer la société civile"

Interview – Publié le

Interview: Lëtzebuerger Gemengen

Lëtzebuerger Gemengen: Début mars fut organisé un Créathon de deux jours sur le Nation Branding. Quelles sont les pistes qui en sont ressorties?

Francine Closener: L'événement était une première au Luxembourg. Il a rassemblé des personnes de toutes branches puisqu'il y avait des résidents, des frontaliers, des étudiants, des sociologues... Soit le public pas forcément habituel de ce type de rencontre ce qui était très inspirant et a entrainé une bonne dynamique. Parmi les idées évoquées, trois pistes ont été retenues comme valeurs du Luxembourg par le Comité Nation Branding: dynamisme, ouverture et fiabilité. Nous avons lancé un appel d'offre qui durera jusqu'au 27 mai et pour lequel les prestataires intéressés - une trentaine d'agences de communication se sont déjà manifestées - doivent maintenant développer une identité visuelle.

Lëtzebuerger Gemengen: Comment impliquer la population dans ce processus?

Francine Closener: Nous avons mis en place cette démarche dès le début de l'initiative. Sur le site nationbranding.lu, chacun pouvait participer au sondage et faire des suggestions: nous avons d'ailleurs reçu 934 propositions écrites par cette voie. L'objectif était de dresser le panorama de ce qui compose l'identité du Luxembourg, selon ceux qui y vivent. Nous avons également organisé des workshops avec des experts et personnalités de divers secteurs: culture, économie, sport... C'est grâce à l'implication de tous que nous avons obtenu une bonne base autour de laquelle se sont cristallisées les valeurs que nous cherchions. Une fois les valeurs de dynamisme, ouverture et fiabilité identifiées, nous avons lancé un sondage de confirmation. Le taux d'accord était de 90%. Je crois donc que nous avons bien réussi à impliquer la société civile. L'étape suivante est d'organiser des actions plus concrètes. Je peux vous citer notre présence sur le Marché de Noël de Strasbourg qui fut une réussite grâce à l'engagement de l'Etat mais aussi de nombreux partenaires privés. Un autre exemple, à l'occasion de la visite d'Etat en Finlande ce mois-ci, nous mettons en place une campagne médiatique sur les réseaux sociaux de témoignages de Finlandais qui expliquent pourquoi ils aiment vivre au Luxembourg.

Lëtzebuerger Gemengen: Quelle est l'image du Luxembourg à l'étranger aujourd'hui?

Francine Closener: Notre problème est que, soit le Luxembourg n'est pas connu et n'a aucune place sur l'échiquier mondial des réputations, soit le pays reflète l'image d'un paradis fiscal. Plus positivement, on nous voit aussi comme une grande place financière. C'est cet aspect, ainsi que beaucoup d'autres méconnus, que nous voulons mettre en avant.' A vrai dire, les résidents eux-mêmes ne réalisent pas toujours que nous pouvons être fiers d'autres volets que celui de la finance qui, au final, ne représente qu'un quart de notre PIB. Le reste provient d'autres secteurs économiques qui méritent d'être mis en lumière. Nous voulons que le Luxembourg soit reconnu comme un pays à part entière, avec de la substance économique, culturelle et sportive.

Lëtzebuerger Gemengen: Quelles sont les qualités et valeurs déjà acquises à cette image?

Francine Closener: Pour cette question, je pense que les expatriés qui vivent au Luxembourg sont nos meilleurs ambassadeurs. Ils savent particulièrement bien reconnaître les forces du Grand -Duché: notre fiabilité surtout; nos qualités de médiateur au plan international, par notre multilinguisme notamment qui nous aide dans les négociations; notre dynamisme bien entendu; puis l'accessibilité de chacun. Dans les secteurs économiques et politiques, la possibilité de rencontrer nos décideurs dans un laps de temps court est un atout. Le Luxembourg s'est développé rapidement. Il y 100 ans, nous étions un pays agricole, puis nous nous sommes tournés vers l'industrie sidérurgique, ensuite vers la finance... Nous nous sommes toujours réinventés et aujourd'hui nous nous concevons comme un lieu médiatique, un acteur ICT et une Startup Nation.

Lëtzebuerger Gemengen: Comment définiriez-vous le concept de Startup Nation?

Francine Closener: C'est un pays qui créée un véritable écosystème pour encadrer les startups, les entreprises innovantes. Nous sommes actuellement sur la bonne voie puisque tous les éléments nécessaires à ce modèle sont déjà présents sur notre territoire. Je parle des possibilités de coaching, d'intégrer des locaux comme ceux du Technoport ou de la House of BioHealth mais aussi des très nombreuses initiatives privées. Ce réseau de projets publics et privés démontre notre volonté d'être une Startup Nation et envoie un message clair à la communauté internationale des startups: venez au Luxembourg, les conditions y sont excellentes!

Lëtzebuerger Gemengen: Le Digital Tech Fund, fonds d'amorçage public -privé lancé mi -avril dont le but est d'améliorer l'écosystème startup du pays, s'inscrit dans la stratégie numérique nationale Digital Lêtzebuerg. Comment seront sélectionnées les entreprises qui en bénéficieront?

Francine Closener: Avant toute chose, il faut savoir que c'est une équipe professionnelle qui va gérer ce fonds, de façon autonome. Sept entreprises avaient répondu à l'appel d'offre et c'est la candidature d'Expon Capital S.à.r.l. qui a été retenue. Le Digital Tech Fund va investir en moyenne dans trois à quatre startups innovantes par an. Celles-ci doivent provenir du secteur ICT, avoir été créées depuis moins de sept ans et établies au Luxembourg. Ces jeunes pousses évoluent de préférence dans les domaines comme la cybersécurité, les FinTech, le Big Data, l'IoT ou encore les télécommunications. Le montant d'investissement pour chacune oscillera entre 100.000 et 1.600.000 euros. L'objectif financier est de multiplier par 1,3 l'investissement de base. Il existe par ailleurs en amont un programme qui vise à améliorer les conditions de démarrage. Nommé Fit4Start, il vise les startups qui ne sont pas aussi loin sur le cheminement de développement. L'admission au programme se fait via un concours. A la clé: un financement de 50.000 euros, l'hébergement au Technoport et un coaching durant quatre mois. Ce programme a déjà attiré une centaine de candidatures dont 80% proviennent de l'étranger, d'origine de la Grande Région, mais aussi de Turquie, d'inde, de Suisse et de Grande-Bretagne. Ce qui prouve que la communauté startup internationale est intéressée par les conditions que le Luxembourg propose et son dynamisme.

Lëtzebuerger Gemengen: Le procès de l'affaire dite Lux Leaks ne va-t-il pas à l'encontre de tout ce que le gouvernement essaie de construire au niveau de l'image du pays?

Francine Closener: Je précise d'emblée que nous avions commencé notre démarche de Nation Branding bien avant les révélations liées à Lux Leaks. Ce n'est pas un mouvement de réaction ou de gestion de crise mais un travail de longue haleine qu'il ne faut pas mélanger à cette affaire. Bien entendu, les journalistes internationaux présents au Luxembourg en parlent énormément depuis l'ouverture du procès, le 26 avril dernier. Il est évident que ce n'est pas propice pour notre image de marque. Mais la justice doit faire son travail... Néanmoins, il est important d'affirmer que si nous voulons changer notre représentation à l'étranger, nous devons également avoir la substance qui y correspond. La place financière doit faire des efforts en ce qui concerne les "rulings". Evidemment, si pendant des décennies cette transparence n'est pas dans les habitudes, il est difficile pour quelques acteurs de la Place de changer leur mentalité. Mais c'est ce que nous sommes en train de faire et je pense que bon nombre d'institutions et pays le reconnaissent déjà. Le mouvement est amorcé. Nous ne sommes plus inscrits sur les listes noires, ou grises, le Luxembourg est vu comme un partenaire fiable qui agit comme il le doit.

Lëtzebuerger Gemengen: Les Panama Papers risquent-ils de produire fe même genre de retentissement dans le pays?

Francine Closener: Je pense que l'impact ne sera pas comparable, non. Nous avons d'ailleurs eu beaucoup moins de sollicitations à l'émergence des révélations Panama Papers qu'à celles de Lux Leaks. En tant qu'ancienne journaliste, je trouve que le Consortium international des journalistes d'investigation (1C11) a réalisé un travail impressionnant. Je les supporte vivement. C'est formidable qu'ils découvrent et rendent compte de toutes ces pratiques qui ne sont plus justifiables aujourd'hui.