Interview de Nicolas Schmit avec Le Jeudi

"La jeunesse est punie"

Interview – Publié le

Interview: Le Jeudi (Maurice Magar)

Le Jeudi: Vous avez signé l'appel du 9 mai pour une Europe plus démocratique. Que vous inspire le vote britannique?

Nicolas Schmit: Il faut une nouvelle approche qui rompe avec la manière dont Bruxelles prend les décisions. Les gens ont l'impression qu'une élite décide pour eux et leur explique ce qui est bon pour l'Europe. Il faut insuffler une dose de démocratie et pas uniquement au Parlement européen. Il faut avant tout que la communication change. Le Royaume-Uni n'est pas un cas unique en Europe. Actuellement, l'Union européenne ne fait pas gagner de référendum. Depuis 1992 et le référendum danois sur Maastricht, les consultations sur l'Europe ont une issue négative, à l'exception de celle sur la Constitution européenne en 2005 au Luxembourg.

Le Jeudi: Et pourtant la classe politique continue de dénoncer une campagne mensongère en Grande-Bretagne...

Nicolas Schmit: Hier à Bruxelles (ndlr: le 27 juin), le sujet a été abordé. Je me demande pourquoi ces mensonges trouvent un tel écho dans un pays membre. Le problème est là. La campagne pour que le Royaume-Uni reste dans l'UE a aussi été menée par des "eurotièdes", à l'instar de David Cameron. Le fait aussi que les institutions européennes ou des européens convaincus aient été priés de ne pas s'immiscer dans la campagne afin d'éviter les réactions britanniques montre à mon avis que quelque chose cloche sérieusement. Également au niveau des institutions.

Le Jeudi: L'issue du référendum est-elle une catastrophe ou une chance?

Nicolas Schmit: C'est d'abord une décision historique. C'est la première fois qu'un pays quitte l'UE et cela doit nous interpeler. Il ne faut pas que les institutions retournent à leur train-train quotidien. C'est une crise économique, sociale, de légitimité et de crédibilité politique qui est en cours. Indépendamment de l'Union européenne aussi. Et ce sont les populistes qui sautent dans la brèche, justement parce que les discours de la peur marchent bien en temps de crise. Il faut combattre ce fléau car ces partis dirigent leur haine contre l'Europe qu'ils décrivent comme étant composée d'une élite arrogante.

Le Jeudi: Un jour après le référendum, la Commission évoque des sanctions pour l'Espagne qui ne met pas en place certaines réformes. C'est bien cela le train-train dont vous parliez?

Nicolas Schmit: L'Europe est malade de l'orthodoxie libérale. Il faut tout libéraliser, tout flexibiliser. Cette idéologie est défendue notamment par le Royaume-Uni. C'est cela le grand paradoxe car les citoyens britanniques qui souffrent de cette politique, ceux aux revenus moyens et faibles, votent majoritairement pour le Brexit. Je dis à Jean-Claude Juncker qu'il doit soit arrêter de défendre ce modèle libéral, soit ne plus évoquer son fameux "pilier social". Ces incohérences mènent l'Europe droit dans le mur. Tout comme cette obsession de sacrifier nos normes à l'autel du commerce international. Il faut également mettre fin aux dérives de l'Union monétaire. La Commission et les États membres ont leur part de responsabilité. La Commission érige l'Espagne en modèle d'une politique d'austérité réussie. Si le pays a su retrouver un peu d'espoir, c'est parce qu'il n'applique plus cette politique depuis un an.

Les règles du Pacte de stabilité nous mènent dans l'impasse. Les 3% sont une absurdité pour laquelle nous sacrifions notre jeunesse qui ne trouve pas de travail. Le pire c'est qu'au Royaume-Uni, les jeunes ont voté en faveur de l'Europe alors que les règles budgétaires de l'Union punissent la jeunesse.

Le Jeudi: Mais ce genre de discours est connu. Pourquoi n'est-il jamais mis en pratique?

Nicolas Schmit: Où sont les politiques qui peuvent prendre les choses en main? Aujourd'hui, ils pleurnichent sur le chômage des jeunes sans se demander pourquoi ce chômage existe. Car ils savent que la réponse remettrait en question le fonctionnement de l'UE. Je ne dis pas qu'il faille changer les traités. De toute façon, le Pacte de stabilité n'est pas inscrit dans les traités, il pourrait changer rapidement. Mais il faudrait déjà commencer par changer la manière dont la Commission agit. Elle devrait davantage prendre en compte les différentes sensibilités. Un effort pédagogique est nécessaire. Ensuite, le volet social devrait être systématiquement pris en compte. La Commission devient plus large dans ses recommandations dans le cadre du semestre européen, elle vient aussi de proposer un texte sur le détachement des travailleurs. C'est très bien. Mais le social reste une variable d'ajustement. Car, à côté, l'UE crée des salariés précaires. Ce genre d'incohérences ne passe pas inaperçu.

Le Jeudi: Le rôle des partis traditionnels a été mis en cause. Qu'en pensez-vous?

Nicolas Schmit: La social-démocratie souffre de la crise parce qu'elle n'a pas su imposer ses valeurs. Elle n'est porteuse d'espoir nulle part en Europe, pas même au Grand -Duché. Les partis sociaux-démocrates doivent se demander quelle Europe ils veulent. Il faut un nouvel équilibre.