Interview de Pierre Gramegna avec paperjam.lu

"Deux choses: agir et communiquer"

Interview – Publié le

Interview: Paperjam.lu (Jean-Michel Lalieu)

Paperjam.lu: Monsieur Gramegna, quel bilan tirez-vous, au niveau du gouvernement, de cette première moitié d'année?

Pierre Gramegna: Je constate que les prévisions budgétaires, telles que nous les avions dessinées à la fin de l'année dernière, se vérifient. Les finances publiques se portent de mieux en mieux et les chiffres que nous avions déposés à l'époque se révèlent crédibles. En d'autres termes, nous continuons à réduire le déficit budgétaire de l'administration centrale et l'excédent considérable dans l'administration publique se confirme.

La deuxième grande tendance, c'est que la croissance économique est au rendez-vous et la place financière, qui reste le pilier le plus important de notre économie, fait preuve d'une belle résistance, surtout dans le contexte des changements réglementaires qui ont eu lieu à l'échelle mondiale. Finalement, tous les secteurs de la Place continuent à bien se porter.

Paperjam.lu: La croissance devrait connaître un creux aux alentours de 3% cette année, après les 5% de 2015 et des prévisions à 4,6% en 2017. À quoi est dû ce léger fléchissement?

Pierre GramegnaIl est difficile à expliquer. Selon les hypothèses de base, il pourrait provenir d'un ralentissement de la croissance économique internationale. Mais, en même temps, la croissance a été réévaluée à la hausse pour la zone euro et devrait approcher les 2% en 2016. Je pense donc que ces deux tendances devraient s'annuler et il est possible que la croissance du Grand-Duché soit finalement légèrement supérieure à 3%. Ceci dit, avec des taux entre 3% et 4% depuis 2014, le pays connaît de toute manière une situation très saine.

Paperjam.lu: Le projet de réforme fiscale a été assez bien critiqué. Comprenez-vous les réserves et les frustrations qu'il a entraînées?

Pierre GramegnaIl a suscité des commentaires, mais je ne partage pas votre analyse qu'il ait été fortement critiqué. De manière générale, cette réforme fiscale a été bien reçue. Notamment par les particuliers qui bénéficieront d'une réduction d'impôts relativement conséquente, mais aussi par les entreprises, puisque des allègements sont également programmés pour elles. Le taux applicable sur les profits des entreprises sera réduit progressivement de 21% aujourd'hui à 19% l'année prochaine et à 18% en 2018. C'est une réduction d'impôts de 15%. Un sondage montrerait certainement que la mesure est saluée comme allant dans la bonne direction.

Paperjam.lu: Mais certains auraient souhaité qu'elle aille plus loin.

Pierre GramegnaEn tant que ministre des Finances, j'aimerais faire plus. Mais je dois aussi veiller à l'équilibre des finances publiques. La réforme présentée est donc la meilleure possible en faisant en sorte de respecter les équilibres budgétaires nécessaires pour se placer en conformité avec les règles de l'Union européenne.

Paperjam.luDans le cadre du semestre européen, l'Union européenne a pointé du doigt le système de pensions. Y a-t-il urgence à le revoir?

Pierre GramegnaLa problématique de la soutenabilité des retraites au Luxembourg est connue depuis de nombreuses années. Elle a été mise en exergue tant par l'UE que le FMI. Afin d'obtenir une vision claire des dernières évolutions, le gouvernement a donc décidé d'anticiper la radiographie des retraites pour faire le bilan de la réforme de 2012 et voir si son impact est suffisant. Nous analyserons les résultats à la fin de l'année ou au début de l'année prochaine. Concrètement, nous pouvons assurer le financement des retraites tant que la croissance progresse entre 3% et 4% par an. Ce qui est exactement le cas actuellement. Mais ce taux n'est pas garanti à l'avenir, d'où le choix d'avoir anticipé cette étude d'un an. Le système des retraites est un vrai problème pour le long terme. Il faudra le résoudre, mais calmement. Nous avons des années devant nous pour prendre des mesures correctives si c'est nécessaire.

Paperjam.luDisposez-vous déjà des premières indications par rapport à cette étude?

Pierre GramegnaNon, mais les paramètres économiques étant bons pour l'instant, nous anticipons que les problèmes qui surgiront à long terme seront déplacés dans le temps. Avec une croissance forte, le système se soutient de lui-même, notamment par la création d'emplois. Or, au cours des deux dernières années, nous avons créé plus de 10.000 emplois nouveaux nets par an.

Paperjam.luLe gouvernement a mis en place un fonds intergénérationnel en 2014. Où en est son développement?

Pierre GramegnaCe fonds en est à sa deuxième année de fonctionnement. Il est alimenté tous les ans par le budget de l'État à hauteur de 50 millions d'euros. Il dispose donc de 100 millions, auxquels il faut ajouter un revenu exceptionnel d'environ 30 millions généré au moment de l'augmentation de capital d'ArcelorMittal. Et ceci illustre le fait que nous voulons, à travers ce fonds, amener un changement de paradigme dans les mentalités. En cas de rentrées exceptionnelles pour l'État, nous voulons faire en sorte qu'elles soient placées en réserve pour les générations suivantes plutôt qu'injectées dans les dépenses courantes.

C'est d'ailleurs ce qu'il aurait fallu faire, au moins partiellement, avec les recettes de la TVA sur le commerce électronique. On savait qu'elles étaient limitées dans le temps, mais elles ont été utilisées pour financer des dépenses courantes. 130 millions, ça reste une somme modeste, mais nous n'avons pas, pour l'instant, plus de marge de manoeuvre. Nous aurions dû créer ce fonds il y a 20 ans, nous avions alors des excédents considérables dans le budget luxembourgeois.

Paperjam.luComment avance le pays par rapport au plan Beps de l'OCDE? Quand les premières avancées concrètes seront-elles visibles?

Pierre GramegnaNous transposerons la directive sur l'échange automatique d'informations avant l'été. Au sein de l'UE, nous sommes en train de finaliser la directive contre l'évasion et la fraude fiscales qui a été déposée par la Commission au mois de janvier et qui se fonde sur les travaux préparatoires que nous avions réalisés sous notre présidence. Ce texte devrait permettre de traduire des dispositions Beps dans les réalités européennes.

Paperjam.luQuel impact a eu, selon vous, pour le Luxembourg un événement comme le procès LuxLeaks?

Pierre GramegnaJe voudrais d'abord signaler que le Luxembourg est un pays qui prévoit une protection pour les lanceurs d'alerte, contrairement à ce qu'on pourrait penser et alors que l'éclairage donné par ce procès n'a pas fait apparaître ce fait. Ceci dit, je crois qu'une réflexion est nécessaire au niveau européen sur la protection des lanceurs d'alerte. Au cas où notre système ne serait pas jugé suffisant, nous sommes prêts à y contribuer pour parvenir à un accord global sur un cadre plus protecteur.

Paperjam.luÀ travers ce procès, le pays a à nouveau été pointé du doigt sur la scène internationale...

Pierre GramegnaIl a ravivé le souvenir de l'affaire LuxLeaks, qui a bien sûr nui à la réputation du Luxembourg. Mais, entre-temps, nous avons pu redresser cette image de plusieurs manières. La plus spectaculaire est peut-être le fait que, sous présidence luxembourgeoise en 2015, nous sommes parvenus à mettre tout le monde d'accord sur une directive européenne qui prévoit l'échange automatique des rulings entre les pays de l'UE. C'était une réponse à LuxLeaks. Le Luxembourg a été un moteur pour arriver à une solution. Nous sommes donc une partie de la solution, pas du problème. Cela a été reconnu par tous les États. En plus, cette discussion a aussi permis d'éclairer le fait que des rulings existent dans tous les pays, ce qui a finalement permis de faire évoluer le cadre fiscal mondial.

Paperjam.luÀ la lecture de la presse étrangère, on perçoit toujours ce sentiment de "Luxembourg bashing", comme récemment avec cette rumeur de rulings oraux. Est-ce, pour vous, un sujet d'inquiétude?

Pierre GramegnaPremièrement, je nie la véracité de cette rumeur sur des rulings oraux qui ne font d'ailleurs aucun sens. Un ruling est fait pour offrir des assurances. Si vous n'avez pas un texte qui vous donne ces assurances, à quoi cela sert-il? Un ruling oral, c'est un peu un oxymore. Indépendamment de cela, nous devons être conscients qu'à travers des pratiques qui ont existé dans le passé, qui étaient connues, tolérées et légales, on aboutissait à des résultats de taxations symboliques qui étaient parfaitement connus.

Aujourd'hui, la communauté internationale jette un oeil beaucoup plus critique sur l'ensemble des conventions internationales de non-double imposition, sur les rulings, et cela aboutit à une grande réforme de la fiscalité à l'échelle mondiale. L'initiative Beps est parvenue, en trois ans, à redessiner la cartographie de la fiscalité mondiale. Dans cet exercice, l'Europe a été la force motrice et nous sommes la région du monde qui est en train de mettre en oeuvre ces règles le plus rapidement.

Paperjam.luSelon vous, que faut-il faire pour en finir avec cette image négative?

Pierre GramegnaDeux choses: agir et communiquer. Le gouvernement a agi en faisant en sorte d'obtenir une plus grande transparence à l'échelle européenne et en expliquant aux partenaires ce que nous avons réalisé et ce que nous voulons encore faire à l'avenir. Nous devons aussi communiquer et nous le faisons en permanence.

Nous avons utilisé la présidence de l'Union européenne pour bien montrer que le Luxembourg est un partenaire fiable qui respecte les règles du jeu. Mais aussi excellente que puisse être notre communication, à chaque fois que sortira un dossier ancien, la réputation sera à nouveau égratignée. Améliorer l'image du Luxembourg ne peut pas se faire à court terme. On doit y travailler tous les jours. Les résultats se produiront dans le temps, étape par étape. Il faut être patient et se dire qu'une réputation se construit dans la durée.