Interview de Pierre Gramegna avec IT Nation (www.itnation.lu)

"Comme pour tout changement, il y a des risques et des opportunités"

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Interview: IT Nation (www.itnation.lu)

IT Nation: Depuis plusieurs mois, le projet de modification de la loi de 1993 relative au secteur financier agite beaucoup de monde. Pour le secteur ICT, l'ouverture qu'elle introduit en matière de préservation du secteur financier suscite beaucoup d'inquiétudes. Pouvez-vous nous expliquer les ambitions poursuivies par cette modification?

Pierre Gramegna: Il s'agit vraiment d'une modernisation du cadre réglementaire liée à l'évolution de la technologie. Elle doit nous permettre de rester compétitifs et attractifs en tant que place financière. Dans ce contexte, et pour bien comprendre les enjeux de cette évolution, il est important de savoir d'où on vient et où on va. Nous venons d'un monde financier qui était gouverné par la culture du secret. Et, pour le garantir, nous avions mis en place des mesures fortes et contraignantes en matière de confidentialité de l'information.

Toutefois, ces dernières années, c'est une exigence de transparence qui a battu en brèche cette culture du secret. Aujourd'hui, l'échange automatique d'informations a été étendu, bien au-delà des États membres de l'UE, aux 100 pays qui ont signé la Convention de Berlin. Il n'y a dès lors plus de raison valable pour maintenir à tout prix ces mesures issues d'un autre temps.

IT Nation: Si l'échange automatique est effectif, la confidentialité de l'information reste la clé, ne fut-ce que pour des raisons de sécurité. Pourquoi, dès lors, assouplir les règles qui permettent de la garantir?

Pierre Gramegna: La préservation des données sur le territoire luxembourgeois était un corollaire au secret bancaire au niveau international. À l'époque, pour préserver ce secret, nous avions limité la transmission des données vers la maison mère, vers tout prestataire extérieur qui ne disposait pas d'agrément du régulateur ou vers l'étranger. Aujourd'hui, considérant la transformation digitale qui est en cours, ces limitations constituent un carcan qui pose problème et que nous devons alléger.

IT Nation: Comment envisagez-vous cette transformation légale?

Pierre Gramegna: Il faut parvenir à donner la possibilité aux acteurs de gérer de manière intelligente leurs données tout en assurant que la confidentialité est respectée et reste un atout. Toutefois, dans le contexte actuel, le maintien en l'état des mesures excessivement strictes nuit à l'attractivité de la place financière. Il décourage des investisseurs à venir au Luxembourg dans la mesure où ils seraient contraints de centraliser leurs systèmes d'information sur notre territoire. À travers cette modification réglementaire, nous voulons répondre aux attentes de ces acteurs, qui montrent un intérêt réel pour le Luxembourg, leur permettre de s'installer ici en leur accordant plus de souplesse.

IT Nation: Cela risque d'avoir un impact sur de nombreux prestataires ICT au Luxembourg...

Pierre Gramegna: Le système ancien a favorisé les PSF de support, à qui l'on a confié la mission d'assurer la confidentialité sur l'ensemble de la chaîne de traitement de l'information. Toutefois, nous ne pouvons pas maintenir en l'état ce système, dans la mesure où il représente désormais un risque pour l'avenir de la place financière.

IT Nation: À la fin de l'année dernière, vous avez promis d'entamer des discussions avec les divers acteurs. Quelle est la marge de négociation?

Pierre Gramegna: Avant tout, l'enjeu est de bien expliquer la démarche. Ensemble, nous discutons sur la manière d'améliorer le projet.

Le texte actuel, à mes yeux, constitue une bonne base. Et les discussions ne doivent pas en dénaturer l'objet. Nous devons aujourd'hui permettre aux acteurs de la finance présents au Luxembourg de mieux interagir avec l'extérieur, avec leur maison mère, d'autres acteurs et partenaires, leurs clients. La discussion porte donc surtout sur les modalités permettant d'assurer la transition. Il y a notamment des questions relatives à la manière d'informer leurs clients des changements en cours. Il faut que cette information puisse se dérouler de manière efficace, en évitant de devoir recourir à des procédures trop lourdes.

Il est important aussi de préserver la chaîne de confidentialité, au-delà de l'ouverture permise, de veiller à la préservation des données personnelles dans le cadre d'une externalisation par exemple.

IT Nation: Vous avez évoqué votre désir de voir ce projet voté pour la rentrée de septembre prochain. Neuf mois pour se retourner et se repositionner, n'est-ce pas laisser trop peu de temps aux acteurs ICT pour se repositionner?

Pierre Gramegna: Le projet de loi a été présenté en juillet 2016. Considérant le processus législatif, une fois la loi votée, les acteurs auront eu plus d'une année pour assurer une bonne transition. C'est un délai raisonnable, signe que nous prenons tous les acteurs au sérieux.

IT Nation: Avez-vous évalué l'impact d'une telle réforme, entre risques et opportunités?

Pierre Gramegna: Comme pour tout changement, il y a des risques et des opportunités. On parle de voir des acteurs externaliser leur IT ailleurs. Cela arrivera. Mais il est important de comprendre qu'à côté du risque de l'outsourcing, il y a aussi l'opportunité de l'insourcing.

Des acteurs, aujourd'hui, envisagent le Luxembourg comme une plateforme pour la distribution de leurs services en Europe. Il y a un risque de voir des emplois disparaître, mais aussi des opportunités d'en créer de nouveaux. Soit on défend un modèle bientôt obsolète, soit on s'inscrit dans une approche innovante. Je pense, personnellement, que c'est vers l'avenir qu'il faut se tourner. Il faut désormais positionner le Luxembourg dans un monde plus ouvert et se préparer pour l'avenir. Nous ne parviendrons pas à nous développer dans un cadre fermé.

IT Nation: Au-delà des prestataires de service IT, ne craignez-vous pas que des acteurs bancaires en profitent pour délocaliser l'ensemble de leur back-office?

Pierre Gramegna: Ce phénomène constitue déjà une réalité aujourd'hui. Ces douze derniers mois, certains acteurs de la finance ont déjà choisi d'externaliser leur back-office ailleurs. Le monde a changé. Le cadre réglementaire actuel n'empêche pas certains acteurs de repositionner leurs services ailleurs. La question qui se pose aujourd'hui à la finance luxembourgeoise est plus profonde et a déjà concerné d'autres industries par le passé. La meilleure attitude est-elle de vouloir sauver à tout prix ce qui est en place, même si on le sait obsolète et que cela peut nuire à long terme à l'ensemble de l'écosystème? Ou vaut-il mieux s'adapter pour répondre à de nouveaux défis, s'ouvrir sur de nouvelles possibilités de développement?

IT Nation: Quelles nouvelles opportunités ce nouveau cadre peut-il ouvrir?

Pierre Gramegna: Elles sont nombreuses. La souplesse accordée permettra aux acteurs de la finance présents ici d'être plus compétitifs, mais aussi à de nouveaux acteurs d'envisager Luxembourg pour y développer leur business. De nombreuses start-ups s'intéressent au Luxembourg. Et c'est tant mieux. Le Luxembourg offre aujourd'hui une réelle expertise dans le domaine de la FinTech.

Il dispose d'une infrastructure et des compétences IT pouvant répondre à leurs besoins. Ces start-ups voient aussi dans Luxembourg un accès aux acteurs du secteur financier, présents en nombre. Mais si elles sont attirées par le Luxembourg pour toutes ces bonnes raisons, le cadre réglementaire actuel les freine. Car si elles souhaitent développer de nouvelles solutions, elles désirent aussi pouvoir distribuer leurs applications très librement et avoir recours "à la cloud". En la matière, l'actuel carcan luxembourgeois est aussi un frein.

IT Nation: Vous avez des marques d'intérêts concrètes de FinTech?

Pierre Gramegna: Dans le cadre du Brexit, de nombreuses structures nous ont fait part de leur vif intérêt pour le Luxembourg. La place londonienne est importante pour elles, mais elles ne souhaitent pas prendre le risque de perdre l'accès au marché. Nous voulons leur permettre de profiter de cet accès, en s'installant ici, sans forcément avoir à déplacer l'ensemble de leurs systèmes. En effet, beaucoup conditionnent leur venue au Luxembourg à un assouplissement de la réglementation en vigueur.

IT Nation: Dans un contexte de transformation digitale, que va permettre cet assouplissement aux acteurs financiers?

Pierre Gramegna: Ce dont on se rend compte, désormais, c'est que l'informatique et les services financiers interagissent énormément et très largement. Or, le monde des technologies de l'information est très ouvert. Bien évidemment, les aspects de sécurité de l'information et de traçage de la donnée sont importants.

Et la technologie, aujourd'hui, permet de les assurer avec une plus grande transparence, peu importe où sont localisées les données. Nous devons évoluer avec la technologie, permettre aux acteurs de s'inscrire et d'interagir dans ce monde plus ouvert, en nous assurant que la dimension privacy soit garantie.

IT Nation: Sans cette ouverture, la finance luxembourgeoise telle qu'on la connaît est menacée?

Pierre Gramegna: L'enjeu est là, devant nos yeux. Et notre rôle, en tant que politique, est de prendre des mesures permettant au secteur de s'adapter, de demeurer attractif et compétitif. Il faut agir sur le plan technologique, réglementaire, mais pas uniquement. Au niveau du ministère des Finances, cela s'est traduit également par une réduction de l'impôt sur les collectivités. Nous avons aussi lancé la Luxembourg House of Finance Technology. Le mouvement, à ce niveau, prend de l'ampleur. Et aujourd'hui, nous devons mieux faire connaître les entreprises dans ce domaine qui ont choisi de se développer en Europe depuis le Luxembourg.

IT Nation: À qui pensez-vous en particulier?

Pierre Gramegna: Je pense par exemple à Amazon, Paypal ou encore Rakuten, qui a récemment lancé ses services bancaires en Europe au départ de Luxembourg. Il faut capitaliser sur cette présence, créer des synergies entre des acteurs établis et les nouveaux acteurs, souvent plus petits, ainsi plus agiles aussi. Face aux changements qui s'opèrent au niveau des services financiers, soit on fonce et on se développe, soit on laisse passer le train, avec les conséquences que cela peut avoir. À côté des grands, il y a des acteurs luxembourgeois dont on peut être fiers. Je pense à Digicash, par exemple, qui promeut des services innovants dans le domaine des paiements depuis plusieurs années, ou à d'autres acteurs qui investissent dans les monnaies virtuelles. De nombreux acteurs de qualité sont présents au Luxembourg, il y a une masse critique, qui va permettre d'attirer d'autres sociétés innovantes sur ce terrain de jeu.

IT Nation: L'avenir de la place financière se trouve-t-il essentiellement dans la FinTech?

Pierre Gramegna: C'est un élément essentiel. Nous évoluons désormais dans une économie digitale et dans une économie du partage. Il faut créer des synergies à tous les étages. C'est en travaillant avec les sociétés innovantes de la FinTech que les acteurs traditionnels pourront évoluer, s'adapter au monde d'aujourd'hui et de demain. Ce n'est pas pour rien que la FinTech est à la une, partout, et que Luxembourg for Finance en a fait un sujet clé, y compris au niveau de ses démarches de prospection. Partout où l'on va, c'est un sujet fort, pour lequel il y a un réel intérêt.

IT Nation: Comment le régulateur a été impliqué dans cette réforme légale et quelle est sa position vis-à-vis de ces changements?

Pierre Gramegna: Notre régulateur fait, depuis toujours, preuve d'une grande ouverture à l'égard des changements et des grandes tendances technologiques. On a pu le constater à travers la position qu'il a adoptée à l'égard des monnaies virtuelles. Il encourage l'innovation tout en veillant au respect des directives qui encadrent la finance européenne.

La CSSF a toujours été attentive aux besoins des acteurs financiers, en veillant à leur accorder la souplesse requise pour rester compétitifs, tout en répondant aux exigences en matière de protection des données et de confidentialité qui s'imposent. Le régulateur a été associé aux discussions autour de la réforme de l'article 41. C'est d'ailleurs lui qui nous a rendus attentifs aux problématiques rencontrées par les acteurs face à un cadre réglementaire qui a vécu et qui freine la transformation digitale.

IT Nation: Quelle attitude devraient adopter selon vous les acteurs ICT vis-à-vis de ces changements?

Pierre Gramegna: Ils doivent plus que jamais se placer au service de la finance et de ses acteurs. Or, ceux-ci sont confrontés à d'importantes difficultés. Nous sommes passés, en quelques années, d'un monde sous-régulé à un autre qui est hyper-régulé. Ce changement pèse sur le business model des banques, qui ont vu leurs coûts augmenter et leurs revenus diminuer. Le contrôle des coûts est aujourd'hui essentiel, tant dans les banques qu'au niveau des fonds. Et l'optimisation passe obligatoirement par une modernisation de leurs processus.

La réforme de l'article 41 rend possible cette modernisation ainsi qu'une consolidation de l'informatique. Il faut pouvoir apporter aux acteurs des solutions innovantes, leur permettre d'évoluer, de répondre aux exigences réglementaires qui s'imposent à eux.

Tous ensemble, nous devons contribuer à créer la finance de demain, permettre à de nouveaux modèles d'émerger.

C'est l'avenir de la place financière, son attractivité et sa compétitivité, qui sont concernés. Sans acteurs de la finance, il n'y a pas non plus besoin d'acteurs IT pour les servir.

IT Nation: Vous parlez de nouveaux modèles. Avez-vous une idée de ce à quoi ressemblera le paysage des services financiers à un horizon de 5 à 10 ans?

Pierre Gramegna: C'est difficile à dire. Mais il sera fortement marqué par la digitalisation, avec l'arrivée de nouveaux modes de consommation des clients et de nouveaux acteurs, proposant des services et des approches innovantes.

Aujourd'hui, des sociétés de commerce électroniques ont obtenu une licence bancaire au Luxembourg. Rakuten par exemple a choisi d'opérer ses services financiers en Europe à partir du Luxembourg. Désormais, le géant japonais a la possibilité d'accorder des crédits aux usagers de ses plateformes e-commerce. D'autres acteurs, pas forcément financiers, cherchent à se positionner dans ce nouvel environnement. Beaucoup de choses vont changer. Des services financiers peuvent donc être proposés par de nouveaux canaux, selon des modèles business innovants, dont beaucoup sont encore à développer. Les réseaux sociaux, par ailleurs, constituent un autre canal intéressant de distribution des services financiers à l'avenir.

IT Nation: Comment le Luxembourg doit-il se préparer a ces changements?

Pierre Gramegna: Le défi est énorme. Et dans ce contexte, la LHoFT aura un rôle clé à jouer. Elle permettra de rassembler les acteurs, fédérer les initiatives, accompagner ce changement. Demain, qui sait comment les fonds d'investissement seront distribués? Il faut donc travailler avec ceux qui feront la finance de demain et éviter de s'attacher à des combats d'arrière-garde. Ceux qui voudraient aujourd'hui préserver le cadre réglementaire seront-ils ceux qui demain voudront interdire la Blockchain, pour la simple raison qu'elle met à mal un modèle d'administration et de distribution?

La Blockchain existe. Impossible de le nier. Il faut donc l'utiliser. Il faut donc, dès à présent, aller au fond des choses. Contribuons ensemble à transformer notre industrie, pour lui garantir une place dans la finance de demain. Un pays comme le nôtre, avec une croissance plus importante que nos voisins, une réelle capacité à s'adapter, est dans la meilleure position pour épouser cette nouvelle révolution.

IT Nation: Si ce n'est que, aujourd'hui, la digitalisation semble constituer une réelle menace pour l'emploi. Comment appréhendez-vous ce phénomène?

Pierre Gramegna: Jeremy Rifkin, dans son étude sur la Troisième Révolution industrielle montre l'ampleur des changements à venir. Il n'est pas exclu que les nouvelles technologies, comme la Blockchain, pourraient risquer de détruire, dans certains domaines, plus d'emplois qu'elles n'en créeront de manière directe. Cependant, ce ne sera pas la première révolution que le monde connaît. Et l'être humain a toujours trouvé les moyens pour les surpasser, pour créer de la valeur ajoutée autrement, pour développer de meilleurs emplois. Notre rôle, en tant que gouvernement, est d'accompagner ce changement et les impacts qui en découlent, par des mesures diverses. La redynamisation de l'administration de l'emploi luxembourgeoise, par exemple, avec des efforts importants consentis en matière de reconversion, a généré de réels résultats. Ces dernières années, le Luxembourg a continué à créer 10.000 emplois nets par an, malgré des changements structurels importants, une augmentation des externalisations, la crise économique que l'on a vécu.

Même dans la finance, malgré la disparition du secret bancaire, l'emploi a continué à prospérer. La dynamique positive qui est actuellement à l'oeuvre reste extrêmement forte. C'est donc le bon moment pour envisager des réformes.

IT Nation: Au niveau du Brexit, comment se positionne le Luxembourg à l'égard de Londres? Et quelles pourraient être les retombées?

Pierre Gramegna: Luxembourg a toujours été un partenaire privilégié de Londres. Nous voulons, au-delà du Brexit, pouvoir maintenir de bonnes relations avec cette place financière de choix, avec ses banques, ses gestionnaires d'actifs, ses acteurs de l'assurance. Demain, il apparaît évident que ces acteurs pourraient être amenés à envisager autrement leur accès au marché unique. Le Luxembourg peut les aider à y accéder. Pour des acteurs de la FinTech, une présence à Londres ne sera vraisemblablement plus suffisante. A nous de les aider à trouver des solutions, en travaillant en complémentarité, depuis le Grand-Duché.