Interview de François Bausch dans Paperjam

François Bausch: "La mobilité, c'est une chaine d'options."

Interview – Publié le

Interview : Paperjam (François Aulner)

François Aulner : M. le ministre, Étienne Schneider (LSAP), a exprimé sa préférence pour la reconduction du gouvernement actuel à l'issue des élections législatives d'octobre 2018. Si le DP, le LSAP et Déi Gréng recueillent au moins 31 mandats sur 60, serait-ce pour vous un choix logique que de reconduire la coalition? 

François Bausch : J'estime que si une coalition a bien travaillé ensemble, qu'elle préserve sa majorité et qu'elle est confirmée par les électeurs, alors il est clair qu'elle doit continuer. Toujours est-il qu'il faudra évidemment s'entendre sur un accord de coalition, mais si on a bien travaillé ensemble pendant cinq ans, malgré quelques divergences, les préconditions sont bonnes.Tout d'abord il faut que les électeurs se prononcent et les élections sont encore assez loin. Un an avant les élections, il est trop tôt pour faire des pronostics. Actuellement nous devons continuer le travail et terminer la mise en oeuvre de notre accord de coalition de 2013, de manière constructive, comme nous l'avons fait ces quatre dernières années. Pour moi c'est cela le plus important et la campagne électorale commencera l'été 2018. 

François Aulner : Vos deux partenaires affichent d'ores et déjà certaines positions diamétralement opposées sur la place publique. 

François Bausch : Je pense que des thèmes et des mesures qui ne figurent pas dans l'accord de coalition et que l'on souhaiterait encore appliquer au cours de la période législative nécessitent un consensus au sein de la coalition. Je ne m'attends à rien de bon quand on affiche des divergences sur la place publique. En ce qui concerne des sujets qui dépassent la période législative, on peut néanmoins exprimer son opinion. 

François Aulner : Parlons de la mobilité: la construction de grands parkings "park and ride" suffira-t-elle à absorber l'afflux quotidien au Luxembourg, étant donné que le pays continue à grandir? 

François Bausch : Les P+R ne suffiront pas, mais en combinaison avec le développement du réseau ferroviaire, avec le tram qui devra être étendu et avec le développement de la mobilité douce, oui. La mobilité, c'est une chaine d'options. Cela dit nous allons doubler la capacité des P+R, de 13.000 à 26.000 au cours des cinq prochaines années.  Ils seront finalisés graduellement. Dès 2020 ce sera le cas pour Rodange, Bascharage et Viville près d'Arlon. C'est une pièce importante du puzzle, de même que les pôles d'échange. Il s'agit de plateformes où se rencontrent les différents moyens de transport et où les voyageurs peuvent confortablement passer d'un moyen à l'autre. Prenons le 'park and ride' du Héienhaff (sortie Senningerberg sur l'Ai en provenance de Trèves, ndlr). Avec 4.000 places ce sera le plus grand parking du pays qui sera connecté à une gare de bus, au réseau du tram et on y installera des 'M-Boxes' pour les vélos et des bornes de recharge pour l'électromobilité. Bref: toute la chaine de mobilité s'y rencontre. Le premier pôle d'échange que nous allons inaugurer en décembre, c'est celui de la gare du Pfaffenthal. Certes il n'y aura pas de "park and ride", mais le vélo, le bus, le tram et le train s'y rencontrent. 

François Aulner : Est-ce que ces plans sont voués à absorber la croissance des 10 prochaines années ou est-ce une réaction à la situation actuelle? 

François Bausch : Le plan actuel va jusqu'à 2022. Mais nous préparons déjà le prochain. D'ici mars ou avril l'année prochaine je présenterai un grand plan qui reprendra les résultats des différentes études qui sont en cours. Nous avons actuellement une bonne dynamique dans la réalisation des projets. Nous avons beaucoup construit au cours des quatre dernières années et nous allons continuer les trois prochaines années. Mais nous devons conserver cette dynamique. 

François Aulner : Le "Modu" restera-t-il identique à celui d'aujourd'hui, à savoir 75% de transport individuel et 25% en transports en commun? 

François Bausch : Non, cela ne suffit pas. Je plaide pour une relation 60% à 40% au niveau national. Donc au minimum 40% en transports en commun et à mobilité douce. 

François Aulner :  Concernant le tram, quelles sont les extensions envisagées? 

François Bausch : Nous prévoyons Findel à la Cloche d'Or d'ici 2020 et il faut souligner que cette première ligne comporte déjà deux extensions par rapport au plan initial. L'avant-projet de loi est sur le point d'être finalisé. À mon avis il faudra ensuite dès 2020 étendre le réseau à Marner et Hollerich, à travers le site de Paul Wurth. Il faudra construire une antenne sur le boulevard Konrad Adenauer à Kirchberg vers le site de RTL. Je rappelle que nous y construisons un grand quartier qui accueillera 11.000 habitants et un nouveau lycée. 
Ensuite, il y a la question de Leudelange. Il y a deux options: soit nous menons le tram de la Cloche d'or à Leudelange, où nous avons besoin d'un nouveau moyen de transport qui connecte Micheville, Esch-Belval, Esch, Schifflange et la capitale. Nous savons que la ligne ferroviaire d'Esch à la capitale n'est pas optimale car elle fait un détour par Bettembourg. Nous étudions donc actuellement la possibilité d'une nouvelle connection entre Leudelange et la Cloche d'or ou Hollerich. L'autoroute d'Esch est en train d'être élargie à trois voies, non pas pour les voitures, mais pour un moyen de transport en commun. Il faudra peut-être aussi songer à autre chose, mais je ne peux pas encore dire quoi. 

François Aulner : Concernant le développement du pays, vous qualifiez le débat sur un Luxembourg à un million d'habitants de débat fantôme. Mais si la population continue d'augmenter ne serait-ce que jusqu'à 700.000 ou 800.000 habitants, ne faut-il pas tout de même construire bien plus et plus vite? 

François Bausch : On n'a jamais construit autant que maintenant et je ne pense pas qu'on puisse construire plus tout de suite. Quand j'explique à mes homologues à l'étranger à quelle vitesse et combien nous construisons au Luxembourg, ils restent bouche bée. Le problème est que nous avons commencé trop tard. On ne peut pas me le reprocher, mais certaines infrastructures auraient déjà dû être construites il y a dix ans. Actuellement nous avons atteint une vitesse de croisière extrêmement élevée et il faut la maintenir. Finies les études et les discussions sans fin. 

François Aulner : Le mouvement écologique estime que l'initiative dite "Rifkin" ne va pas assez loin. Dans la quête d'une croissance qualitative, qu'en est-il des inégalités, de la mentalité des gens, du comportement des consommateurs... 

François Bausch : Je suis contre des discussions abstraites. J'estime qu'il faut conduire un débat concret sur base par exemple du programme directeur de l'aménagement du territoire que je veux présenter cet automne. L'enjeu sera de ralentir la croissance, car nous sommes dépendants de 100.000 nouveaux emplois. Certes nous ne pouvons pas tout diriger, mais nous pouvons diriger une partie. Nous devrons alors avoir le courage de dire à certaines communes: 'vous n'avez pas le droit de décider davantage de zones industrielles, vous n'avez pas le droit d'augmenter votre population'. Il ne s'agit pas de limiter l'autonomie des communes, mais cette autonomie n'est pas dans un vide d'air. Les décisions doivent s'inscrire dans un intérêt général. Il y a des tout de même des directives nationales. Tout cela sera une discussion passionnante. Nous allons donner une directive qui prévoira une marge de manœuvre qui permettra une croissance ordonnée de la population. 800.000 ne serait pas un problème pour les infrastructures que nous prévoyons. Mais pour en rester là il faudra être conscient que cela signifie quelques restrictions. Il faudra pouvoir dire "non" à une commune dans le nord du pays qui veut établir une nouvelle zone d'activités. 

François Aulner : La bourgmestre libérale de la Ville de Luxembourg, Lydie Polfer, estime que si la croissance ralentissait nous aurions d'autres problèmes, dont le financement de notre état social. 

François Bausch : Premièrement, si nous souhaitons préserver notre état social, il faudra discuter de comment nous traitons les entreprises qui ne génèrent que peu d'emploi. Je ne vois pas pourquoi une entreprise qui emploie moins d'une cinquantaine de personnes et qui fait des milliards d'euros de bénéfice, ne cotiserait pas et ne paierait pas d'impôts. Le problème est qu'actuellement l'état social est financé uniquement par le travail salarié. Nous devons débattre, et non seulement au Luxembourg mais également au niveau global, de la redistribution équitable des richesses. Que signifie la richesse? Si nous ne menons pas cette discussion, la question de la croissance ne sera que secondaire, car il y aura des explosions sociales. 

François Aulner : Moins de croissance n'est donc pas possible sans certains sacrifices en termes d'individus? 

François Bausch : Non, pourquoi? Si j'explique aux gens que dans le futur vous vivrez là où vous travaillez et là où vous avez votre épicerie et votre cinéma, ce n'est pas un sacrifice. C'est un gain en qualité de vie. Quand la qualité urbaine est bien faite, c'est pourtant génial. Qu'est-ce que cela signifie quand Étienne Schneider dit qu'il veut attirer des entreprises qui créent moins d'emplois mais plus de plus-value, qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire qu'ils payent aussi des impôts. Il ne s'agit pas d'avoir des Google qui ne paient pas un centime, tandis que nous devons construire l'infrastructure. 

François Aulner : Concernant l'attraction d'entreprises au Luxembourg, c'est un peu le reflet de la mentalité des gens: on n'a jamais assez! 

François Bausch : Non, pourquoi? Si je propose à quelqu'un qu'au lieu d'avoir une cinquième voiture il peut avoir plus de temps, je sais très bien ce qui le rendra plus heureux. Je n'ai pas croisé trois personnes dans ma vie qui étaient heureuses grâce à une abondance matérielle. Mon message le plus important est: il faudra développer un nouveau modèle de société. Cela ne signifiera pas tout chambouler. Cela ne signifie pas le renoncement à quoi que ce soit, ou de l'austérité. Cela signifie simplement repenser certains comportements et en redécouvrir d'autres pour se rendre compte qu'en fait on va mieux ainsi. Si chacun repense en fonction de sa journée comment il va se déplacer en considérant toutes les possibilités par exemple, je suis persuadé que nous serons tous plus satisfaits. On ne prend pas le vélo pour sauver l'environnement, on le prend car c'est de la joie de vivre. Je redécouvre ma ville, je ne cherche pas de stationnement... je n'ai jamais vu quelqu'un prendre le vélo pour aller au travail et arriver grincheux. 

François Aulner : Dans l'agenda de votre ministère, l'avenir du Findel apparaît comme un point noir au vu des nombreux conflits avec les différents acteurs. Pensez-vous vous être attaqué à un bastion qui avait été délaissé par la politique depuis des décennies? 

François Bausch : Évidemment que ces dossiers auraient dû être abordés plus tôt. Je suis néanmoins optimiste et je pense qu'on arrivera à régler tous ces problèmes. En ce qui concerne le conflit chez l'Ana (Administration de la navigation aérienne) nous sommes sur la bonne voie. Lors de la dernière réunion de la médiation nous avons décidé de suspendre la médiation jusqu'au 25 octobre, car nous avons avancé au sein du groupe de travail que nous avions mis en place. Je pense que nous arriverons à formuler un texte, une sorte de contrat entre l'Ana et Lux-Airport qui prendra en compte les craintes de l'Ana, tout en permettant à Luxairport de devenir "l'operator", donc le gérant de l'aéroport. L'Ana préservera en revanche ses compétences dans son domaine, qui est la sécurité aérienne. 
Ainsi l'administration aura non seulement un droit de vote en ce qui concerne les questions de sécurité, mais elle aura carrément un droit de veto. Je pense donc que nous pourrons régler le conflit d'ici l'automne, disons en septembre. Je suis également optimiste en ce qui concerne Lux-Airport, car sur les quatre points évoqués lors de la conciliation, trois étaient sur le point d'être réglés. À mon avis, les différents acteurs voulaient ouvrir un second front pour tenter de prouver que Lux-Airport ne servirait à rien. Je pense qu'il ne s'agit pas d'un problème de fond, car il me semble évident que Lux-Airport devra recruter davantage. Pour ce qui est de l'aviation générale, j'ai formulé ma dernière proposition et après cela j'en aurai assez. J'ai proposé de laisser le choix de déterminer le contrat. Pour les 15 prochaines années les prix seront vraiment acceptables. J'ai d'ailleurs eu des signaux positifs de la part de l'école d'aviation, d'aérosport et de la fédération. Il est évident qu'il y a des avis différents au vu du nombre de clubs. Le problème est qu'il y a des intérêts privés, mais il faut pouvoir les séparer. La collectivité ne peut pas servir à tout financer. 

François Aulner : Vous évoquiez la croissance de l'aéroport que vous soutenez. Comment la combinez-vous avec votre fibre écologiste? 

François Bausch : L'aéroport a grandi en nombre de passagers mais cela ne signifie pas que plus d'avions décollent du Findel. Il est vrai que quelques nouvelles compagnies aériennes opèrent désormais au Findel, mais les compagnies essaient d'utiliser des avions plus grands. 
Ce qui me tient à coeur, c'est que l'aéroport en soi soit "CO2-neutre" et nous sommes en train de le faire. 
Lux-Airport a d'ailleurs engagé un conseiller environnemental qui doit contribuer à créer un aéroport soutenable. 
Le trafic aérien, nous en avons besoin. Nous ne pouvons pas le supprimer. Personne ne le souhaite, car il nous faut la connectivité en Europe à un niveau qualitatif. L'aéroport de Schiphol, Amsterdam, compte 45 millions de passagers par an, tandis que le Findel en compte 3,5 millions. Notre objectif n'est pas d'atteindre 45 millions. Notre objectif n'est même pas d'atteindre 10 millions. Nous voulons un aéroport régional, mais qui a une valeur nationale. La seule chose que je veux développer c'est une ligne directe vers les États-Unis. 

François Aulner : Avez-vous avancé dans cette quête? 

François Bausch : Non, il n'y a rien de neuf àce niveau. Mais nous poursuivons nos efforts. Je n'abandonne pas.