Interview de Claude Meisch dans Le Jeudi

"Plus d'autonomie, plus d'efficacité"

Interview – Publié le

Interview : Le Jeudi (Thierry Nelissen)

Thierry Nelissen: C'est votre quatrième rentrée. Par rapport à votre programme, avez-vous réalisé tout ce que vous aviez à faire? 

Claude Meisch: S'il y a une rentrée qui porte une marque personnelle, c'est certainement celle-ci, avec l'entrée en vigueur de la réforme du secondaire, avec l'instauration des directions régionales dans le fondamental, avec le renforcement de tous les dispositifs pour la petite enfance: accueil des enfants, gratuité des crèches, promotion du multilinguisme dans les crèches et le préscolaire...
C'est la rentrée qui instaure aussi un système de confiance entre le ministère et les acteurs du système éducatif. Aujourd'hui, le politique définit les grands objectifs (on veut des structures inclusives, un meilleur encadrement des jeunes qui ont des problèmes d'apprentissage...) mais les moyens ou le chemin utilisés pour remplir ces objectifs dépendent plutôt des choix des établissements, et donc des personnes de terrain. J'avais vraiment la volonté d'en arriver là. Un système éducatif, avec plus de 10.000 fonctionnaires et 100.000 élèves ne se gère pas d'une manière hiérarchique. Il y a beaucoup d'enseignants motivés, il y a beaucoup d'initiatives locales, d'innovations, et il faut en profiter, les encourager. Qui, mieux qu'un enseignant, sait ce dont a besoin l'élève? De la crèche au lycée, c'est le même principe. 

Thierry Nelissen: Oserait-on qualifier cette politique de "libérale"? 

Claude Meisch: Peut-être pas au sens politique strict. Des tenants d'autres idéologies ont mis en place le même genre de système. Elle est libérale dans la mesure où elle fait confiance aux gens du terrain, où elle met le bon sens en avant, où les responsabilités sont déléguées, en opposition à une structure hiérarchique et centrale. 

Thierry Nelissen: Quel est l'exemple le plus marquant de cette délégation vers la base? 

Claude Meisch: L'orientation scolaire est un beau cas. Tant le monde professionnel que les spécialistes de l'éducation formulent des recommandations... dont la substance est en fait déjà réalisée par les établissements, mais pas toujours de la même manière. Les besoins au Lycée technique d'Ettelbruck ne sont pas les mêmes qu'à l'Ecole de garçons d'Esch-sur-Alzette. Force est de constater qu'il y a des profils d'écoles différents, comme le sont les profils d'élèves. Les besoins d'orientation ne sont pas les mêmes non plus. Dicter de manière centrale la conduite précise à adopter dans chaque cas est aberrant. Les enfants sont tellement différents qu'il faut travailler au cas par cas. 
Notre ligne actuelle est de créer des écoles différentes, pour des élèves différents. 
Nous devions mieux répondre à la diversité de la population scolaire. 

Thierry Nelissen: L'école internationale publique de Differdange est-elle un succès? 

Claude Meisch: Après un an, il est trop tôt pour tirer des conclusions de type académique, bien sûr. 
Les inscriptions, en tout cas, explosent littéralement, au point que nous avons dû faire une annexe à Esch-sur-Alzette, et que nous ouvrirons l'an prochain deux nouvelles sections de ce type, au lycée de Junglinster et dans le nouvel établissement de Clervaux. C'est une offre scolaire qui correspond aux besoins d'une partie des élèves; il faut donc en tenir compte. On a trop longtemps laissé les élèves partir vers le privé, parfois à grands frais, parce que notre offre n'était pas suffisamment variée. Il y a encore 3.000 élèves résidents qui font leurs études secondaires à l'étranger, à Metz, à Arlon... Moi qui suis partisan de l'école publique, comme lieu de cohésion entre cultures, nationalités, classes sociales, cela m'interpelle. Notre offre internationale n'est pas réservée à des élèves d'origine étrangère; elle peut naturellement intéresser des Luxembourgeois. Même à l'intérieur du système traditionnel, notre volonté est d'adapter et d'élargir notre offre. Une partie de la réforme du secondaire porte dans ce sens: les lycées classiques pourront déterminer leurs sections, alors qu'ils offraient tous rigoureusement les mêmes options jusqu'à présent. 
La loi a été votée cet été. 
L'année 2017-2018 sera donc une année de transition. Les écoles vont pouvoir réfléchir à leur future offre: quelles sections ouvrir, ou adapter... Il faut se diversifier, se démarquer. 

Thierry Nelissen: Les infrastructures anticipent bien la demande? 

Claude Meisch: Les deux prochains lycées sont prévus à Clervaux (2018) et à Mondorf. Ce dernier, dont nous sommes en train de définir l'offre scolaire, ouvrira probablement en 2021 ou 2022. 

Thierry Nelissen: Votre projet de la petite enfance entre en service cette année. C'est vraiment votre "bébé"? 

Claude Meisch: Pour moi, la petite enfance est le moment le plus important quand on considère un système éducatif. Mais on l'a trop longtemps négligée, alors qu'on passe beaucoup de temps à discuter du bac, de l'université, de la formation professionnelle... Les premières années sont pourtant les plus importantes dans le développement d'un être humain. 
Et, dans le contexte luxembourgeois plus particulièrement, c'est un moment clé pour la capacité d'apprentissage des langues. L'échec scolaire est en grande partie lié à des problèmes de langues. C'est pour cela que les crèches sont désormais obligées d'offrir un encadrement multilingue, où la langue luxembourgeoise reste dominante, mais où la langue française entre en jeu. Familiariser les enfants à ces deux langues me semble essentiel à leur réussite scolaire plus tard. Il faut profiter de cet âge où on peut apprendre les langues de façon très naturelle, à la façon d'une langue maternelle. La première rencontre avec la langue française se faisait à sept ans, un âge où, d'après les scientifiques, la fenêtre d'apprentissage la plus favorable se referme. J'avais insisté pour que cette matière de la petite enfance passe du ministère de la Famille à celui de l'Education nationale et, oui, je l'avoue, je suis content de ce que j'ai mis en place. On n'ouvre pas des crèches uniquement pour permettre aux parents de travailler, elles sont aussi là pour favoriser l'éducation et le développement des enfants. 

Thierry Nelissen: Cette année marque aussi la fin des cours de religion à l'école. Vous avez l'impression d'avoir fait œuvre moderne? 

Claude Meisch: La religion ne disparaît pas puisqu'on en parle dans les cours "Vie et société". Ce qui disparaît, c'est un système, c'est les cours de religion organisés par l'archevêché, et contrôlés par l'archevêché...au sein même de l'école publique. Il fallait réagir. Je suis heureux de cette évolution. Personne n'imaginerait revenir en arrière aujourd'hui. Ce qui est historique, pour moi, c'est que désormais tous les jeunes resteront ensemble, de la première à la dernière année, quand on discutera de religion ou d'approches philosophiques, de questions de société. Ils ne seront plus divisés en croyants et non-croyants. Cela favorise la tolérance et le respect mutuel. On donne la possibilité aux jeunes de faire la connaissance de tout. 

Thierry Nelissen: Etes-vous attentifs aux risques de radicalisation des jeunes? 

Claude Meisch: Bien sûr, nous avons un programme de sensibilisation des enseignants. Mais, honnêtement, c'est un phénomène assez rare. La grande responsabilité de l'école, c'est de travailler sur l'intégration, de transmettre les valeurs de notre société. On peut être tous différents, croire en des dieux différents ou ne pas croire, parler des langues différentes, il faut apprendre à vivre ensemble dans une société diversifiée. Les cas de radicalisation connus à l'étranger sont souvent ceux de jeunes mal intégrés, en marge de la société. 

Thierry Nelissen: Vous êtes désormais en roue libre? 

Claude Meisch: Il reste un grand dossier politique à mener: la réforme de l'éducation différenciée. Nous devons assurer l'inclusion des enfants à besoins spécifiques que leurs parents désirent maintenir dans l'enseignement traditionnel plutôt qu'en établissement spécialisé. Les ressources sont actuellement insuffisantes. Nous allons aussi créer des centres de compétences nationaux pour gérer cette matière.