Interview de Claude Meisch avec Le Quotidien

"La rentrée de confiance"

Interview – Publié le

Interview : Le Quotidien (Claude Damiani)

Claude Damiani : Les vacances scolaires arrivent tout doucement à leur terme... Appréhendez-vous cette rentrée, comme certains élèves qui sont déjà tendus, ou au contraire l'abordez-vous de manière décontractée? 

Claude Meisch : Je ne me sens pas du tout stressé. Comme la plupart de nos directions et de nos enseignants, nous allons affronter les nouveaux défis qui se présentent à nous après un repos bien mérité. 
Cela étant, cette rentrée a été très bien préparée, bien qu'elle soit quand même différente des précédentes. En effet, il y a toute une série de réformes qui entreront en vigueur et ce, après des années de discussions quant à leur bien-fondé. Ceci dit, je répète que tout a été très bien préparé et, de ce fait, le ministre que je suis n'a pas besoin d'être stressé. Tout comme l'ensemble de mon ministère, qui est très serein. 

Claude Damiani : L'une des grandes nouveautés de cette rentrée 2017/2018 sera la suppression des cours de religion au fondamental et l'introduction du cours "vie et société". Comment voyez-vous cette transition? 

Claude Meisch : J'ai constaté que beaucoup de titulaires de classe avaient suivi la formation spécifique pour ce cours et décidé de saisir cette opportunité unique de le donner à leurs élèves. Car ce ne sont pas uniquement les anciens enseignants de religion "reconvertis" qui donneront ces cours. Les titulaires de classe ont entrepris cette démarche afin, peut-être, de mieux cerner la personnalité de leurs élèves. Ainsi, ils aspirent à voir leurs élèves d'une autre manière et à les assister selon une autre approche que celle adoptée, par exemple, pour un cours de mathématiques ou de langues. Cela est une très bonne chose. Les autres acteurs qui donneront ces cours (enseignants remplaçants et chargés de cours) ont suivi une formation et pris connaissance des manuels scolaires qui ont été élaborés par une commission de programme scolaire qui a spécialement été créée à cet effet. Le cours "vie et société" sera, comme tous les autres, évalué et, adapté. Pour moi, le plus important est qu'à partir de cette rentrée tous les élèves discutent ensemble des questions de société, de la vie, des religions et des approches philosophiques. Cela est primordial pour moi, dans un pays si hétérogène que le nôtre. J'y tiens, car j'estime qu'il ne faut pas diviser les enfants selon leurs croyances -ou celles de leurs parents - et ce, afin de créer ce respect mutuel qui permettra à la société luxembourgeoise, tellement hétérogène, de fonctionner à l'avenir. 

Claude Damiani : Alors, doit-on évoquer une révolution de velours ou une révolution tout court? 

Claude Meisch : Oui, il s'agira, en quelque sorte, d'une vraie révolution. En effet, si l'on se penche sur le contexte historique du Grand-Duché, qui a connu une multiplication de querelles durant 150 ans, notamment sur la position de l'Église catholique au sein de l'école publique, on peut véritablement évoquer une révolution. Avec ce pas en avant qui sera acté dès vendredi, l'Église ne sera plus présente dans nos écoles. Ceci dit, les sujets religieux ne disparaîtront pas pour autant, car ils seront également abordés dans le cadre du cours de vie et société. J'estime qu'il s'agit, là, de la suite logique de l'évolution de notre société, ainsi que, de manière plus générale, de l'évolution de l'approche des gens par rapport aux cultes et vis-à-vis de la diversité de notre société. 

Claude Damiani : L'une des grandes réformes qui seront à mettre en musique sur le terrain est celle relative à l'éducation différenciée. Où en est-on avec la mise en place d'un centre de compétences pour la prise en charge des élèves concernés par la dyslexie, la dysphasie et la dyscalculie, ce qu'on appelle la problématique des "dys"? Une question qui, par ailleurs, tient particulièrement à coeur à la Grande-Duchesse Maria Teresa... 

Claude Meisch : Cette réforme se fera en plusieurs étapes. Dès cette rentrée, nous affecterons 70 enseignants spécialisés dans les écoles fondamentales pour s'occuper des enfants à besoins spécifiques. Jusqu'à présent, les écoles ne disposaient pas des ressources nécessaires pour prendre cette problématique en charge. En effet, elles devaient, jusqu'à cette rentrée de vendredi, s'adresser à une équipe multiprofessionnelle afin d'obtenir, ponctuellement, ce type de ressources. Ce temps est désormais révolu et nous nous dirigeons vers la création d'une plus-value de compétences, en matière d'inclusion sociale. D'un autre côté, il est prévu de renforcer cette équipe multiprofessionnelle, au niveau régional, avec la réforme des directions régionales. De plus, dans le cadre de cette réforme, la gestion de ces équipes tombera sous la compétence des directeurs régionaux. 
Par ailleurs, nous sommes en train de recruter 40 personnes supplémentaires - des psychologues, des pédagogues, des éducateurs gradués - pour la fin de l'année 2017, en vue de renforcer cette équipe multiprofessionnelle. Je rappelle également qu'un projet de loi, récemment adopté par le Conseil de gouvernement, vise à créer des centres de compétences. J'espère que la loi sera votée avant les prochaines élections. Cela étant, je tiens à souligner qu'il existe déjà des centres de compétences, mais notre futur défi sera d'harmoniser leur fonctionnement, en réseau, en plus des trois nouveaux centres de compétences qui seront créés. Nous sommes d'ailleurs actuellement à la recherche de locaux pour remplir cette mission. 
L'un de ces trois nouveaux centres sera dédié à la problématique des "dys", car il y a un véritable manque d'encadrement à ce sujet. En effet, certains parents d'élèves ont dû se tourner vers l'étranger pour pouvoir placer leurs enfants. D'autre part, certains d'entre eux ont très souvent dû payer pour pouvoir disposer d'une telle aide. Ce premier centre de compétences pourrait ouvrir ses portes au début de l'année 2018, tandis que des responsables ont déjà été désignés pour les deux autres centres qui pourraient voir le jour autour de la rentrée scolaire 2018/2019. 

Claude Damiani : De quel type de centres de compétences s'agira-t-il? 

Claude Meisch : Il s'agit de projets très concrets. 
Le deuxième centre de compétences devra accueillir des enfants qui présentent des, troubles du comportement, un phénomène qui s'avère de plus en plus important, surtout au fondamental. Et un constat similaire, relatif à un manque d'encadrement de ces élèves là, a été fait. Quant au troisième centre, il sera destiné aux enfants à haut potentiel, c'est-à-dire aux enfants dont le quotient intellectuel est bien supérieur à la moyenne. Car ces derniers présentent, eux aussi, des besoins spécifiques, bien qu'on les considère généralement comme étant chanceux. Je tiens à préciser que l'on n'envisage pas d'éduquer les enfants dans de tels centres. Il incombera, en effet, à des spécialistes de développer et de déterminer des cadres de référence, puis de voir comment travailler avec ces enfants dans les écoles normales. Dans ce contexte, il s'agira de proposer des formations supplémentaires et d'aider les écoles à développer la prise en charge des élèves concernés. Quant au centre de compétences pour enfants à haut potentiel, le principe de l'inclusion devra dominer. 

Claude Damiani : Vous avez engagé de nombreuses réformes. Laquelle est la plus marquante? 

Claude Meisch : J'estime que la question de la garde des enfants constitue un véritable changement de paradigme. D'où la création de ce ministère qui regroupe également l'Enfance et la Jeunesse. La garde des enfants constituait, par le passé, surtout une mission sociale, notamment envers les familles monoparentales. D'une logique sociale, on se tourne désormais vers une mission pédagogique de qualité, et vers une mission de développement des compétences des enfants. D'où la raison d'être de la loi de 2016 sur la prise en charge des enfants dans les crèches et les maisons relais. Le mois d'octobre sonnera l'avènement de l'instauration du multilinguisme généralisé dans toutes les crèches. La règle à respecter sera celle de la présence obligatoire des langues luxembourgeoise et française dans les structures. Sans omettre de veiller à soutenir le développement de la langue maternelle des enfants. Il s'agira, de ce fait, de préparer au mieux la transition entre la crèche et le précoce/ préscolaire, dans le système de l'école fondamentale. 
De plus, cette réforme inclut la gratuité d'au moins 20 heures de prise en charge des enfants âgés de 1 à 4 ans (NDLR : augmentation possible jusqu'à 30 heures, en fonction de la situation sociale de l'enfant). Avec cette réforme, on entre donc dans une logique voulant que chaque enfant ait droit à ces services, qui étaient auparavant payants, car nous visons à soutenir leur développement. Il faut savoir qu'une grande partie de l'échec et du décrochage scolaires est due aux problèmes rencontrés au cours de l'apprentissage des langues. 

Claude Damiani : Où en est-on avec la réforme des lycées? 

Claude Meisch : Nous sommes dans une année de transition. Cette réforme-là donnera beaucoup de marge de manœuvre et d'autonomie aux différents établissements. Avec cette nouvelle liberté, ce sera aux lycées, eux-mêmes, de prendre leurs propres décisions au cours de cette année pour tout ce qui concerne la (re)définition de leur profil et la détermination de leur offre scolaire. Il s'agira, également, pour les lycées classiques, de définir les sections qu'ils souhaiteront mettre en place. L'objectif est donc d'élargir l'offre scolaire globale dans le pays. Ceci dit, ce processus prendra un certain temps. C'est pourquoi nous allons également lancer un site internet à l'automne, qui aura une mission d'informer sur la globalité de l'offre scolaire. 

Claude Damiani : Au niveau du dialogue social, vous attendez-vous à une année scolaire au cours de laquelle vous serez régulièrement pris à partie par les syndicats? 

Claude Meisch : Je pense que nous avons eu de très bons échanges dernièrement et que la majorité des grandes réformes, bien qu'elles ne se fassent pas dans un consensus absolu, sont le fruit d'un dialogue social permanent et de réguliers compromis. Certaines réformes ont d'ailleurs été actées à la suite d'accords conclus avec les différents syndicats d'enseignants. D'un autre côté, il est clair que les syndicats ont leurs propres missions à remplir et je les encourage réellement à défendre les conditions de travail de leurs membres.
Par ailleurs, leurs missions incluent des prises de position sur des questions d'ordre général en matière de politiques d'éducation... et c'est leur bon droit! Ceci dit, je dirais que cette rentrée 2017/18 peut facilement être placée sous le signe de la confiance entre ministère et agents du terrain, qu'ils soient enseignants, éducateurs ou autres. Il y a une répartition des tâches qui est véritablement basée sur la confiance. Le ministère définit les orientations politiques, tandis que les agents du terrain les appliquent dans leurs établissements respectifs. Cet élément de confiance sera donc au cœur de cette rentrée. 

Claude Damiani : En ce qui concerne les enfants réfugiés, qu'en est-il de leur intégration scolaire? 

Claude Meisch : Je me rends régulièrement sur le terrain, en visitant des classes d'accueil et des foyers, afin de discuter avec les enfants de réfugiés et de me rendre compte de leurs efforts d'intégration. Je dirais que, de manière générale, nous étions bien préparés à cette vague de réfugiés, car le pays disposait déjà d'une véritable culture d'immigration. Je tiens d'ailleurs à saluer l'engagement formidable de nos enseignants qui aspirent à leur donner le maximum de chances de réussite. 

Claude Damiani : Vous avez récemment rencontré Shu Qing, vice-gouverneur de la province chinoise du Henan. Dans quel cadre? 

Claude Meisch : Je l'ai informé du fait que notre gouvernement entendait élargir ses relations avec la Chine, au-delà des relations purement commerciales et économiques. Car il nous faut favoriser les échanges culturels et dans le domaine de l'éducation. Ainsi, j'ai été très fier de lui annoncer qu'on ouvrirait, dès cette rentrée, à l'Athénée de Luxembourg, une classe dans laquelle sera enseigné le mandarin. Il sera donc possible pour les élèves choisissant cette option, au lieu du latin, de suivre des cours en langue chinoise à partir de la 2e année et ce, jusqu'au bac. Une trentaine d'élèves sont déjà inscrits dans cette classe pour cette rentrée. Ce nouveau modèle est aujourd'hui perçu comme une innovation, mais l'enseignement du chinois fera partie intégrante de notre offre scolaire, demain. Elle sera donc élargie à d'autres lycées. Le gouvernement estime que la Chine sera le grand "player international" du XXIe siècle en matière économique et politique. Le Luxembourg doit donc s'ouvrir vers ce pays et vers sa langue. Je pense que pour des jeunes maîtrisant le mandarin, en plus des langues luxembourgeoise, française, allemande et anglaise, le monde de demain leur sera véritablement ouvert!