Interview de Xavier Bettel avec le Paperjam

«Le Luxembourg de 2017 n'est plus celui de 2013»

Interview – Publié le

Interview : Paper Jam (François Aulner/ Thierry Raizer)

PAPERJAM :Monsieur le Premier ministre, vous avez reçu le 29 août dernier le président de la République française, Emmanuel Macron, et le Premier ministre belge, Charles Michel. Vous souhaitiez à cette occasion faire passer un message en faveur d'une nouvelle dynamique pour le projet européen. De quelle Europe rêvez-vous? 

Xavier Bettel : D'une Europe qui fonctionne avant tout. Je suis né en 1973, j'ai connu les frontières, mais je n'ai jamais connu la guerre, contrairement à mes parents et mes grands-parents. Il n'y a pas si longtemps, les Allemands et les Français étaient des ennemis, l'Europe était un continent de guerres. Depuis 1945, nous vivons en paix, alors qu'à la frontière du continent européen, en Ukraine, ou dans le bassin méditerranéen en Syrie, nous connaissons des situations de guerre. Or, en Europe, nous pensons que la paix est un acquis. Mais rien n'est acquis. C'est pour cela que je veux une Europe qui fonctionne. Je veux d'abord une Europe de paix et une Europe sociale. Elle ne peut pas être réduite, comme on l'a vu avec les Britanniques qui ont voulu d'abord négocier le "business" avant de parler du sort des citoyens. 
Qu'est-ce que c'est la paix? C'est d'abord les êtres humains. Ce n'est pas que le capital et les biens. C'est la liberté. C'est le fait de pouvoir s'exprimer, pouvoir voter, pouvoir étudier, pouvoir vivre, pouvoir épouser, pouvoir se marier, pouvoir mourir, pouvoir naître, pouvoir être journaliste... dans tous ces pays où on a des droits. Je sais qu'il y a des sujets qui n'avancent pas ou pas suffisamment vite. Je suis aussi ministre des Médias et des Télécoms et depuis quatre ans, je siège au Conseil européen des télécoms. J'observe que nous parlons tout le temps du digital single market, mais je ne le vois toujours pas.
Or, pour moi, une Europe qui marche doit se concevoir autour d'un socle de valeurs de base qui sont le "welcome pack européen" et qui représentent le minimum auquel tout le monde doit adhérer. Au départ de ce socle, il est possible d'élaborer des variantes, de travailler selon différentes modalités ensemble ou par groupe de pays selon les dossiers, les sujets. Je note par ailleurs qu'il y a plusieurs pays candidats à l'adhésion, mais je pense que nous ne sommes pas prêts pour élargir l'Union européenne. 

PAPERJAM : De quoi pourrait être constitué ce socle de base, outre les valeurs de liberté et de paix? 

Xavier Bettel : On doit discuter : cela peut concerner la liberté de circulation ou le libre-échange... C'est dur ce que je vais dire, mais actuellement à 28 ou à 27, nous avons du mal à nous mettre d'accord sur certains points. Donc nous devons avoir une Europe à plusieurs vitesses, plutôt qu'une Europe qui n'avance pas. Il faut qu'on trouve notre vitesse de croisière et je pense qu'actuellement nous y arrivons tout doucement. Nous oublions souvent de parler de tout ce qui marche. Dans les conseils européens auxquels j'assiste, 99% des sujets marchent. Mais on n'en parle pas, car encore une fois, ils sont perçus comme acquis. 

PAPERJAM : Jean-Claude Juncker décrivait l'Union européenne comme une économie sociale de marché. Est-ce que ce modèle reste valable à vos yeux? 

Xavier Bettel : L'économie et le social sont des valeurs économiques ou, si je peux me permettre de le dire ainsi, des façons de vivre. Les libertés sont pour moi tout aussi importantes. On ne peut pas réduire l'Europe à l'économie ou à la question du travail. Il faut aussi les libertés d'expression et de circulation. Pour moi, c'est un espace, en fait, d'échange où chacun se sent chez lui, même en étant ailleurs. Ce qui compte, c'est que chacun sache qu'il est dans un espace de 500 millions d'habitants où il a des droits, mais également des devoirs. 

PAPERJAM : Le monde a beaucoup changé ces dernières années. Outre l'élection de Donald Trump aux États-Unis ou le Brexit, l'Occident fait face à la menace terroriste. Comment voyez-vous la situation internationale évoluer durant les prochaines années? Faut-il être inquiet ou optimiste? 

Xavier Bettel : Il y a des raisons pour les deux. Le fait que les États-Unis dénoncent l'accord de la COP21 est une catastrophe. Nous avons une responsabilité écologique envers les futures générations et je ne peux pas exclure qu'en continuant à user la planète comme nous le faisons actuellement, nous connaîtrons un jour des catastrophes naturelles que nous provoquons nous-mêmes. 
Même si je n'ai pas de boule de cristal, les conflits actuels et la menace terroriste ne rassurent pas la population. C'est à nous de monter que lorsqu'il y a un problème de terrorisme, il faut essayer de comprendre ce problème à la base et de le combattre ensemble. Pourquoi un jeune sans histoire devient-il terroriste ? Ce sont des questions qu'il faut résoudre ensemble. 
En Corée du Nord, je ne sais pas ce qui va se passer demain. Encore une fois, je n'ai pas de boule de cristal, mais je suis optimiste, car nous avons des cadres qui nous permettent de discuter comme l'Onu ou l'Union européenne. Ils peuvent éviter des clash. 

PAPERJAM : En ce qui concerne la menace terroriste, nous avons observé une certaine tendance sécuritaire dans le chef des dirigeants politiques. Au niveau national, comment évaluez-vous l'évolution des mesures prises? 

Xavier Bettel : Nous avons eu besoin de prendre des mesures. Je m'insurge contre l'idée défendue par certains que les terroristes auraient des droits. Je réponds non. Je suis très dur sur ce point. Si on a des doutes ou des éléments qui révèlent un cas de terrorisme ou de risque terroriste, que l'on n'invoque pas les libertés et les droits. J'ai sous ma responsabilité des centaines de vies qui peuvent être en jeu.
J'entends des critiques quant aux perquisitions pouvant être menées le soir dans ce genre de cas et qui seraient des mesures exorbitantes. Je réponds non. J'ai demandé, en tant que Premier ministre, que notre arsenal légal soit plus restrictif, mais limité, je le souligne, limité au cas de terrorisme qui est la manière la plus ignoble, excusez-moi, d'entraîner des innocents dans la mort. Pour le combattre, je n'ai pas de problème à avoir des règles plus strictes. 
Il faut en revanche éviter la suspicion générale et des lois liberticides trop générales. Je suis responsable en tant que Premier ministre de la sécurité de tout le monde ici. Et cette sécurité est plus importante que certains droits que certaines personnes aimeraient invoquer. 

PAPERJAM : Est-ce dans un dossier tel que celui du terrorisme que vous avez pris conscience de la notion de ministre d'État? 

Xavier Bettel : Il ne faut certainement pas le réduire au cas du terrorisme. Chaque décision que je prends est une décision importante pour l'avenir. Le paquet d'avenir, par exemple, en le décidant, je savais que j'allais prendre une responsabilité en tant que chef de gouvernement. Ce n'était peut-être pas populaire, mais nécessaire. Depuis le jour où j'ai prêté serment devant le Grand-Duc, j'ai rempli ma tâche dans l'intérêt du pays, en étant conscient du rôle qui est le mien. 
Je ne suis plus le "DPs-Mânnchen" (luxembourgeois pour "bonhomme du DP", ndlr). Je suis le Premier ministre d'un pays. Je représente tout le monde, même si je n'ai pas été élu par tout le monde. Je fais une politique pour tout le monde, pour ceux qui ont voté pour moi sans oublier les autres. 
Et je ne fais pas une politique de l'un contre l'autre, non pas les employés privés contre les fonctionnaires, les jeunes contre les vieux, ou les Luxembourgeois contre les étrangers. Je fais une politique dans l'intérêt du pays. C'est cela qui est important en tant qu'homme d'État. On est là pour son pays en tant que nation et pour son avancée dans un cadre international. 

PAPERJAM : Quelles seront les prochaines mesures ou priorités aux niveaux national et européen dans la gestion des réfugiés? 

Xavier Bettel : Nous sommes en état de crise et lors d'un état de crise, il est difficile de s'entendre sur des mécanismes permanents. Car tout le monde procède à des calculs. Alors que si on avait un mécanisme clairement défini avec une clé de répartition, ce genre de calcul ne se poserait pas. On devra y arriver. Et nous n'avons toujours pas de liste de pays sûrs. Chaque État membre a une liste de pays sûrs différente. Est-ce que c'est normal? 
C'est très dur ce que je vais vous dire, mais est-ce que c'est normal qu'un réfugié choisisse où il veut aller? Si on veut les accueillir de manière digne, il serait utile de savoir, au niveau européen, dans quel pays nous disposons des structures suffisantes pour pouvoir les accueillir ou avoir la possibilité de leur donner un travail. Avec les programmes de relocation, nous avons cette possibilité de dire où certains réfugiés devraient aller, alors qu'avant les réfugiés décidaient d'où ils allaient. Il nous faut donc plus de coordination. Cela dit, certaines choses fonctionnent mieux qu'avant. 
Nous avons, par exemple, amélioré Frontex. Nous avons des projets qui avancent. Il faut aussi arrêter de dire que l'ltalie et la Grèce sont responsables du problème. Nous sommes 28, bientôt 27, et nous devons être solidaires. 

PAPERJAM : Voulez-vous avancer de concert sur ce dossier avec Messieurs Macron et Michel? 

Xavier Bettel : Oui, mais il faut qu'on avance tous ensemble, ce qui est délicat. Vous savez, la Cour de justice de l'Union européenne a été saisie dans une affaire contre certains pays qui refusent d'appliquer les textes votés en Conseil européen et qui fixent justement les modalités d'accueil des réfugiés. Je trouve que c'est triste, mais j'espère qu'on arrivera à trouver une solution pour pouvoir travailler. 

PAPERJAM : Avez-vous des indications sur les futurs développements dans cette crise qui, comme vous le dites, ne permet pas de mettre en place des mécanismes permanents? 

Xavier Bettel : Comparativement aux flux qu'on avait il y a deux ans, la situation s'est quand même calmée. Je pense que ce n'est plus une crise, c'est une situation. Ici non plus, je n'ai pas de boule de cristal. 
Mais on voit bien que si nos frontières extérieures ne fonctionnent pas bien, nous serons incapables de contrôler nous-mêmes les flux migratoires. Je ne défends vraiment pas les idées de certains nationalistes, mais si je n'arrive pas à contrôler les frontières extérieures de I'UE, je ne saurai pas maîtriser ce qui se passe à l'intérieur. Sans contrôle extérieur, il y a une tentation de retrouver le contrôle des frontières de chaque pays. Pour éviter que certains États referment leurs frontières, il faut contrôler les frontières extérieures. 

PAPERJAM : Vous évoquiez l'accord de Paris. Or, selon de nombreux experts, la COP21 ne suffirait pas ou plus. Par ailleurs, le modèle de croissance n'est pas remis en question. Quel modèle préconisez-vous pour qu'il soit soutenable? 

Xavier Bettel : La COP21 est déjà un bon début. Si on commence déjà à la détricoter, je crains pour l'avenir. Je me suis senti rassuré lorsqu'après l'annonce du président américain du retrait des États-Unis de l'accord, j'ai été le premier leader à qui le président chinois a dit: "Nous ne nous retirerons pas." J'étais rassuré et en même temps le fait qu'il me le dise -alors qu'il aurait eu 100 autres plateformes-,  c'est quand même important. Imaginez l'effet domino si la Chine avait fait comme les États-Unis. 
Faisons la COP21et on verra après. Quand je vois déjà le mal que nous avons eu pour trouver une position européenne commune, ne me demandez pas de décider quelque chose de nouveau. 

PAPERJAM : À plus long terme, quid de la question des limites en ressources? 

Xavier Bettel : Nous en sommes conscients. On doit trouver d'autres sources d'énergie. Ne me demandez pas un nouvel ordre mondial, mais plutôt d'accompagner le changement dès à présent avec l'industrie, avec les acteurs de l'économie, parce qu'il ne faut pas oublier que du jour au lendemain, cela peut avoir des répercussions importantes. 
Nous sommes les dépositaires du testament écologique qu'on laisse aux générations futures. Je n'ai pas envie de laisser un testament qui les condamne.
Vous m'avez demandé s'il y aurait des catastrophes. On les voit aujourd'hui. À cause du réchauffement climatique. Je n'ai pas envie d'avoir été inactif vis-à-vis des futures générations, j'ai envie de continuer comme nous l'avons fait lors de la présidence tournante luxembourgeoise du Conseil de l'Union européenne (au 2e semestre 2015, ndlr). 

PAPERJAM : En parlant de modèle de développement futur, Jeremy Rifkin est venu travailler au Luxembourg avec beaucoup d'acteurs pour transposer son modèle de troisième révolution industrielle. Que retenez-vous de ce travail collectif ? 

Xavier Bettel : J'apprécie l'idée de mener un projet où tout le monde participe. Cela nous donne des pistes, mais les paroles de Jeremy Rifkin ne sont pas des paroles d'évangile. Ce n'est pas lui qui définit ce que l'on va faire, mais les programmes électoraux et l'accord de coalition. Néanmoins, c'est important d'avoir un regard extérieur qui permet d'analyser les points forts et les points faibles, et où l'on pourrait se développer. 
C'est un processus qui est suivi. Nous avons un groupe de travail et nous analysons le projet de Rifkin. Dans ce groupe, il y a des représentants des ministères, mais aussi d'autres instances, notamment associatives. Il y aura dans quelques semaines une nouvelle réunion de ce groupe pour faire un premier bilan intermédiaire. Encore une fois, ce ne sont pas des paroles d'évangile. Ce n'est pas parce que Rifkin dit A, que Bettel le fera. 

PAPERJAM : Mais il est important d'expliquer à la population ces visions d'avenir et comment y parvenir concrètement... 

Xavier Bettel : Oui, mais j'espère que le pays ne sera pas géré par des visions, mais par des programmes où l'on se donne des chances et du potentiel pour le futur... en ayant des ambitions. C'est cela que je veux. Je veux des ambitions pour l'avenir. 

PAPERJAM : Et construire sur des modèles alternatifs? 

Xavier Bettel : Je suis très fier de ce que l'on fait. Avec notre devise "Mir wëlle bleiwe wat mir sinn", nous sommes fiers de notre passé et de notre patrimoine. Mais on ne peut pas se reposer dessus. 
Nous sommes un pays où nous savons que nous sommes très dépendants de ce qui se passe autour de nous. Que ce soit économiquement, industriellement ou au niveau bancaire. Arrêtons de nous voiler la face. Donc il faut être prêt. 
Il ne faut pas oublier qu'il n'y a pas si longtemps, le Luxembourg était un pays pauvre. Un pays agricole pauvre, et puis on a réussi avec l'Arbed, puis la place financière, la communication, nous avons SES, demain ce sera peut-être le space mining. Vous voyez, nous avons toujours su être fiers de ce que nous savons faire, mais prêts à nous adapter. Et c'est ce que veut faire mon gouvernement, pour que le Luxembourg fasse partie des first movers (être le premier à avancer, ndlr). 

PAPERJAM : Quels enseignements tirez-vous de Digital Lëtzebuerg ? 

Xavier Bettel : C'est un grand succès. On parle beaucoup des banques qui viennent à cause du Brexit, mais elles ne viennent pas uniquement pour la fiscalité, elles viennent aussi parce que nous avons des compétences digitales. Pensez à un pays comme l'Estonie qui nous confie toutes ses données, c'est la preuve que nous sommes un pays à qui on peut faire confiance. 
C'est pour des résultats comme ceux-là que j'ai lancé l'initiative sous la compétence du ministère de l'État, avec une coordination horizontale. Au niveau de l'école, avec les e-skills et l’e-learning. Avec le ministre de l'Éducation nationale, Claude Meisch (DP), nous avons réussi petit à petit. On doit comprendre que le train digital ne passera pas quatre fois. Il faut donc insuffler un nouvel état d'esprit qui passe, par exemple, par la distribution d'un iPad par élève. Ou bien nous montons dans le train du digital et nous nous plaçons dans la locomotive, ou nous attendons et nous resterons sur le quai. Et le train ne repassera pas. Je ne veux pas dire que nous serons la Silicon Valley de l'Europe, mais nous sommes en train de devenir une digital nation. 

PAPERJAM : Rêvez-vous d'un projet phare comme Station F à Paris ou d'un incubateur ouvert avec Google comme à Madrid qui pourrait porter à l'étranger l'image de Digital Lëtzebuerg ? 

Xavier Bettel : Nous avons beaucoup de projets en discussion, mais en ce qui concerne Google, je ne parle pas de projets tant qu'ils ne sont pas définitifs. C'est un de mes grands principes. Quand Laurent Mosar (député CSV, ndlr) me demande de lui donner la liste des entreprises que j'ai visitées quand j'étais à Davos ou à New York, c'est vraiment le meilleur moyen pour éviter que ces entreprises viennent ici. 

PAPERJAM : Depuis décembre 2015, vous avez repris la casquette de ministre de la Culture, suite à la démission de Maggy Nagel. Comment va aboutir le travail réalisé autour des assises culturelles, sous la houlette de Jo Kox? 

Xavier Bettel : Il faut tout d'abord souligner que le résultat sera le fruit de groupes de travail. C'est un long travail de réflexion collective. J'ai demandé à Jo Kox d'effectuer une présentation lorsque les pistes seront suffisamment avancées. Il était important pour moi de travailler avec les gens du secteur pour établir un plan culturel pour l'avenir. C'est un processus que l'on n'a pas dicté de haut en bas, la culture ne doit pas être dirigée de haut en bas. 

PAPERJAM : Que retenez-vous de l'affaire Lunghi qui a mené au départ du directeur du Mudam, Enrico Lunghi? 

Xavier Bettel : Je ne regrette nullement ma décision. Le comportement de M. Lunghi n'était pas approprié, le commissaire en charge des affaires disciplinaires dans la fonction publique est d'ailleurs arrivé aux mêmes conclusions. J'ai aussi trouvé que ce qui avait été fait par RTL n'était pas correct. En tant que ministre de la Culture, j'ai demandé qu'une instruction soit faite à charge et à décharge, et en tant que ministre des Médias, j'ai demandé au commissaire du gouvernement qui siège au conseil d'administration de RTL d'intervenir. 

PAPERJAM : Que répondez-vous aux critiques suite à la nomination de Laurent Loschetter à la présidence de la radio 100,7? Des critiques qui concernent votre amitié avec l'intéressé? 

Xavier Bettel : On nous a dit, suite à cette nomination, que nous ne nommions que des fonctionnaires qui nous étaient proches. Ce qui est faux. Laurent Loschetter n'est d'ailleurs pas de mon parti. Ce qui compte pour moi, ce sont les compétences. Et il n'a nullement besoin de démontrer son expérience (Laurent Loschetter est fondateur de l'entreprise informatique trentenaire DSL et fondateur de la salle de concert l’atelier, ndlr). Je note qu'il siège au conseil d'administration du Mudam et on me dit qu'il fait du super boulot. 

PAPERJAM : Vous avez répondu sur Facebook au message exprimé aussi sur Facebook de l'eurodéputé CSV Frank Engel qui évoquait une "purge" sans précédent dans la fonction publique depuis la période de l'occupation ? Ceci ne se passait-il pas tout simplement de commentaire? 

Xavier Bettel : En tant que ministre chargé du souvenir, j'ai tout fait pour remettre ensemble la communauté juive, les résistants et les enrôlés de force. Je suis le premier chef de gouvernement qui a présenté des excuses à la communauté juive. Il y a vraiment des choses que je ne peux pas laisser passer, car cela signifierait accepter. Je dénoncerai toute ma vie des propos qui vont dans ce sens. 

PAPERJAM : Le budget de la radio 100,7 pourrait-il être revu à la hausse? 

Xavier Bettel : Je rappelle tout d'abord que j'ai donné une nouvelle fréquence à la radio pour que sa couverture dans le nord soit améliorée. Je me suis engagé dans un plan pluriannuel. Je pense donc avoir montré mon engagement à l'égard de la radio. Je veux qu'elle marche, qu'elle soit une success-story. S'il faut plus de moyens, j'irai plaider sa cause si les moyens demandés sont justifiés par un concept. 

PAPERJAM : Où en est le travail de réforme autour de l'aide à la presse? 

Xavier Bettel : Il est temps de faire cette réforme compte tenu des évolutions dans la presse. Mais je ne veux pas m'arrêter sur un texte en laissant des questions ouvertes. J'espère donc que dans les prochaines semaines, ou dans les prochains mois, nous pourrons répondre à la réalité de la presse. 

PAPERJAM : Face aux développements technologiques qui détruiraient des emplois ou en transformeraient certains, le ministre de l'Économie, Étienne Schneider (LSAP), plaide pour redistribuer davantage les gains de productivité et éventuellement réduire le temps de travail. Qu'en pensez-vous? 

Xavier Bettel : Oui, des emplois vont disparaître, mais il va aussi y avoir des emplois qui vont apparaître. Ces emplois, je veux qu'ils soient occupés par des gens d'ici. Je n'ai pas envie que les emplois qui vont disparaître concernent les gens d'ici, et que les nouveaux emplois soient occupés par des gens que nous devons faire venir de l'extérieur. Ce serait une terrible erreur. 
Pour moi, ce qui compte, c'est qu'en cas de transformation des jobs, nous soyons capables de les occuper demain. Cela se fera par l'école, par l'université, par la formation. Il y a aujourd'hui déjà des emplois qui ont disparu... Là où hier vous aviez trois personnes pour s'occuper d'un guichet, vous n'en avez plus qu'une ou une machine. Mais il faut quelqu'un qui produise la machine, qui la fournisse, qui l'entretienne... 

PAPERJAM : Vous estimez que la destruction d'emplois sera compensée par autant de nouveaux emplois? 

Xavier Bettel : Le progrès technologique a toujours existé. Regardez le progrès et l'automatisation qui ont été faits depuis la Ford T. Dans le contexte des nouvelles transformations que nous connaissons, je n'ai pas envie que l'on doive faire venir des gens du monde entier parce que nous ne sommes pas capables d'occuper les postes qui sont recherchés. 

PAPERJAM : Un débat parallèle concerne la notion de temps de travail qui évoluerait en fonction de la nouvelle vague d'automatisation et de transformation de nombreux emplois en raison des évolutions technologiques. Où vous placez-vous dans ce débat? 

Xavier Bettel : Ce n'est pas en réduisant le temps de travail que l'on va créer de l'emploi. Vous voyez qu'en France ils veulent déjà revenir sur le 35 heures... Nous sommes d'accord pour parler de la flexibilité dans le travail. C'est-à-dire que vous ayez des années où vous travaillez plus et des années où vous travaillez moins. Prenons, par exemple, notre réforme du congé parental qui donne la possibilité aux familles de travailler moins pour s'occuper davantage de leurs enfants, sans pour autant qu'elles arrêtent de travailler. Il faut arrêter avec le cliché que vie de famille et vie professionnelle ne seraient pas conciliables. En tout cas avec moi, il n'y aura pas de réduction du temps de travail. 

PAPERJAM :  Dans ce contexte de transformation du travail, le premier poste budgétaire devrait être l'enseignement et la formation... 

Xavier bettel : C'est le cas, et dans les domaines de la formation et de la recherche, nous avons augmenté le budget. 

PAPERJAM :  Le budget de l'État pour 2018 que le ministre des Finances, Pierre Gramegna, présentera cet automne sera le dernier de votre mandature. Quelle en sera la philosophie? 

Xavier Bettel : Le ministre des Finances présentera son budget au moment où il aura aussi été adopté par le gouvernement, et ce sera un budget qui reflète notre politique actuelle qui est une politique d'investissement. Nous n'avons jamais investi autant. Si nous n'avions pas fait d'investissements, nous n'aurions aucune dette. Aucune. Zéro. 
Nous avons investi de l'argent dans les infrastructures et je me permets de dire que ce ne sont pas des dettes pour les générations futures. Je pourrais en revanche dire que nous investirons plus tard. Mais ce sont les futures générations qui devraient payer le prix fort.
Pensons au problème du transport. Je me rappelle, quand j'étais jeune, de Jean-Claude Juncker qui évoquait une population de 700.000 habitants. Mais si nous savions déjà que nous serions 700.000 habitants, pourquoi n'avons-nous pas construit les infrastructures en prévision? Je suis très fier que mon gouvernement ait décidé de maintenir les investissements à un niveau élevé, mais avec un budget qui sera équilibré. Ce sera Pierre Gramegna qui aura la primauté de vous le présenter. 

PAPERJAM : Mais à un an des élections, d'aucuns pensent qu'il pourrait contenir des mesures pensées comme des "cadeaux"... 

Xavier Bettel : Un budget n'est pas là pour faire des cadeaux, un budget est là pour permettre au pays de fonctionner et que les citoyens s'y retrouvent. Nous avons fait une réforme fiscale qui a été équitable et juste, qui a aidé ceux qui en ont le plus besoin et les entreprises. Et c'est grâce à nos efforts en début de mandature que nous avons aujourd'hui une marge en termes de fiscalité. 

PAPERJAM : En matière de fiscalité justement, allez-vous veiller à garder le bon positionnement du Luxembourg à l'échelle européenne? On observe que la Belgique prend des initiatives en la matière... 

Xavier Bettel : Je suis opposé à l'idée de rentrer dans un dumping fiscal. Il faut éviter d'en arriver là où les pays descendront à 1 ou 2 %. Emmanuel Macron et Charles Michel m'ont dit lors de leur visite qu'ils étaient en faveur d'une taxe sur les transactions financières. Je leur ai répété que je suis pour une telle taxe, mais à condition qu'elle soit mondiale pour éviter que l'Europe devienne moins compétitive sur le plan mondial. 
Concernant la fiscalité au niveau européen, le dumping fiscal ne serait pas un bon signal, car nous avons aussi une responsabilité sociale. Comment expliquer à quelqu'un qu'il doit payer 30, 40 ou 50 % d'impôts, tandis que les entreprises ne devraient payer que 6, 7 ou 8%? 
Il est important d'avoir un équilibre et que chacun contribue à la charge fiscale qui permet la redistribution par l'État social et de conduire les investissements dont les citoyens ont besoin. Nous gardons une marge de manoeuvre, mais je ne veux pas entrer dans le jeu systématique de la baisse du taux en réaction à un autre pays. 

PAPERJAM :  Vous aviez nuancé lors de la visite d'Emmanuel Macron et de Charles Michel que vous ne vous opposiez pas à une assiette consolidée d'imposition des sociétés, mais en ce qui concerne le taux, vous avez dit: "44 step by step..." S'ils souhaitent le faire de manière bilatérale, qu'ils le fassent. Je suis d'accord qu'on discute de l'assiette fiscale. Si je repense à l'affaire des rulings, on voit très bien aujourd'hui que certaines sociétés, à travers les Pays-Bas, ne paient que 0,1%. Discuter des taux? Non. Qu'on parle de l'assiette, je suis d'accord, mais step b y step. Je n'ai pas envie d'être moins concurrentiel que les autres. Cela en a peut-être surpris certains lors de la visite d'Emmanuel Macron et de Charles Michel lorsque j'ai dit que nous ne sommes pas toujours d'accord. Je trouve que la politique fiscale au Luxembourg, c'est aussi un choix politique. 

PAPERJAM :  Est-ce l'illustration de la notion d'intérêt national vis-à-vis des partenaires étrangers? 

Xavier Bettel : C'est la question de l'intérêt national dans un contexte international et pas qu'européen. Nous sommes une place financière internationale, une des plus grandes dans le monde. Et je ne m'intéresse pas uniquement à la France et la Belgique, mais aussi à ce qui se passe à Singapour, à Hong Kong, à Zurich, à Londres, à Dubaï. 

PAPERJAM : Pour en revenir aux finances publiques, malgré des prévisions de croissance économique revues à la hausse, la Commission européenne et le Fonds monétaire international appellent à la vigilance, car la démographie augmenterait moins que prévu. On ne prévoit plus 1,2 million d'habitants en 2060, mais 0,99 million. Comment percevez-vous cette évolution et quelle politique économique et budgétaire défendrez-vous lors de la campagne pour les élections de 2018? 

Xavier Bettel : Nous avons toujours mené une politique budgétaire prudente. Nous avons commencé avec une situation de spirale déficitaire. Nous avons dû dire "stop". Je ne pouvais pas le dire à l'époque, mais désormais, je peux le dire: nous étions à deux doigts de perdre notre note "triple A". Tous les signaux nous l'indiquaient. 
Ce paquet d'avenir que nous avons mis en œuvre a permis de montrer que nous entreprenions les mesures structurelles, de faire des économies, de préserver notre "triple A", d'attirer des banques chinoises au Luxembourg, d'attirer des établissements financiers de Londres. Ce ne sont peut-être que trois lettres de l'alphabet pour certaines personnes, mais en matière de rentrées fiscales et de développement économique, ces trois lettres sont essentielles. Avec la politique du gouvernement précédent, nous les aurions certainement perdues. 

PAPERJAM : Compte tenu des évolutions démographiques futures, votre partenaire du LSAP s'y oppose formellement, mais le CSV veut coûte que coûte réformer le système des pensions d'ici 2023... 

Xavier Bettel : Je suis né avec le mur des retraites. Cela fait 30 ans que j'entends qu'on aura un problème de pensions dans cinq ans. 30 ans. Vous savez que mon parti désire que les gens puissent cotiser ou avoir des pensions complémentaires... 
Si le CSV veut que les gens travaillent plus longtemps ou qu'ils aient moins d'avantages sociaux, qu'il nous le dise. Mais aujourd'hui, le CSV est dans le flou. Il y a quelques mois, il était un peu plus précis, maintenant il réalise un peu qu'il a fait une erreur. Qu'il nous dise ce qu'il veut. C'est trop facile de dire qu'il faut en parler. 

PAPERJAM : Il pourrait toucher aux trois paramètres principaux: cotisations, prestations et âge de départ, selon les dernières déclarations de Claude Wiseler... 

Xavier Bettel : Cela dépend de qui on écoute. Il faut juste savoir ce qu'il veut. Moi je suis d'avis aujourd'hui que le problème qu'on nous fait miroiter d'année en année change, mais qu'il faut savoir que sans la croissance démographique, nous aurons un problème. Aujourd'hui, nous avons de la chance, nous avons plus de 5% de croissance. 

PAPERJAM : Allez-vous passer les prochains mois à expliquer vos actions, parce que vous évoquez la perte potentielle du "triple A", la situation difficile que vous avez trouvée au niveau des finances publiques? Est-ce qu'il n'y a pas un peu eu un déficit d'explication de votre part? 

Xavier Bettel : Je n'ai peut-être pas eu assez de temps pour pouvoir expliquer au début. J'ai dû prendre des choix importants et je n'ai pas eu la chance de pouvoir les expliquer. Mais je pense que les gens voient les effets positifs de ces mesures. Quand la Commission européenne de Jean-Claude Juncker dit que le Luxembourg fait du top boulot, quand l'OCDE le dit, je suis content. Je suis content que le chef de l'ancien gouvernement remette une bonne note au gouvernement actuel en disant : "Tu gères bien ton pays." Mais nous devons être conscients que ce n'est pas acquis (simplement) comme ça. Certes il y a le contexte international et je serais hypocrite de prétendre de ne pas en profiter, mais c'est un ensemble. 
J'ai pour mission d'expliquer ce que nous avons fait, mais la campagne électorale ne sera pas juste de me taper sur l'épaule et de dire que je crois avoir fait du bon boulot. C'est aussi pour dire ce que j'ai envie de faire après. 

PAPERJAM : Évoquons la start-up nation, une idée ambitieuse pour le pays. Comment percevez-vous l'évolution de cette idée et envisagez-vous de nouvelles mesures, notamment pour investir dans les start-up? 

Xavier Bettel : Nous avons un problème en Europe : l'échec. Il est souvent une condamnation à mort. Si vous avez fait faillite, il sera très dur de remonter. Mais quand on regarde Bezos, il a fait trois faillites avant de créer Amazon. Et maintenant tout le monde dit: "Bravo, bravo, bravo!" En Europe et au Luxembourg, on n'a pas souvent le droit à l'échec. Je pense que c'est là aussi que l'État a une mission qui est de donner envie aux gens (claque ses doigts). C'est un cliché mais je ne veux pas dire aux jeunes : "Tu as un lit, dors bien dedans". Je veux leur donner un trampoline et leur dire : "Tiens, tu vas pouvoir mieux sauter, sauter plus haut et tu vas être fier de ta réussite." C'est cela dont j'ai envie en tant que chef du gouvernement. 

PAPERJAM : Nicolas Buck propose en interview dans ce même numéro de Paperjam (voir page 70) d'aider des entrepreneurs qui auraient échoué en leur accordant le chômage sous certaines conditions. Ce type de mesure peut-il rencontrer votre intérêt ? 

Xavier Bettel : Je suis ouvert à discuter de tout projet qui va dans la bonne direction. La pire des choses qui puissent arriver à quelqu'un qui n'a plus d'emploi est qu'il ait l'impression de ne plus avoir de valeur humaine. Qu'il n'est plus nécessaire. Ce qu'il y a de plus gratifiant, c'est de se lever le matin en se disant: "Je vais faire quelque chose, je vais avancer dans quelque chose. " Les formations développées à l'intention des demandeurs d'emploi le sont dans ce but. Je pense notamment à la formation Fit 4 Coding qui permet rapidement de remettre des chômeurs sur le marché de l'emploi et de combler un manque de ressources compétentes. 

PAPERJAM : Pensez-vous qu'un incitant fiscal pour inciter des investissements dans des start-up soit possible? 

Xavier Bettel : Nous l'examinons actuellement. Nous avons reçu des propositions, mais il s'agit encore de mesures que certaines nations peuvent se permettre et d'autres non. 

PAPERJAM : Est-ce qu'on pourrait imaginer un fonds ouvert au grand public, à la population, pour investir dans des start-up ? 

Xavier Bettel : Cette idée m'est sympathique, mais une fois de plus, il s'agit de discussions qui doivent avoir lieu au sein du gouvernement. 

PAPERJAM : Passons à l'urbanisation. Comme je le disais, la population du Luxembourg va atteindre un million d'habitants. Ce gouvernement a exécuté de nombreux projets, qu'ils aient été dans le tiroir ou non, comme le tram ou les park& ride. Malgré tout ce qui est prévu, est-ce une réaction aux besoins d'aujourd'hui ou est-ce qu'on prévoit vraiment sur le long terme? 

Xavier Bettel : Il faut pouvoir faire les deux. On doit pouvoir réagir et anticiper en même temps. Si on avait mieux anticipé, nous n'aurions pas à réagir comme on réagit maintenant. Avec des prix (immobiliers) qui atteignent des niveaux de folie. 
Au niveau du logement, le ministre Marc Hansen a lancé des projets énormes, par exemple sur les anciens sites industriels d'ArcelorMittal. Nous arrivons à y développer des centaines de logements d'un coup, à créer de nouveaux quartiers à différents endroits. 
Nous avons aussi changé de paradigme. Quand je suis devenu Premier ministre, j'ai découvert que les concours au Kirchberg étaient attribués au promoteur qui payait le plus, avec un prix d'achat qui allait être répercuté à la vente. Un concours était conclu à mon arrivée, mais nous l'avons fait annuler en mettant un prix maximum dans les conditions. On nous a ensuite proposé des projets avec ce prix maximal et du coup, nous sommes à moitié prix. 
Nous avons aussi besoin de plus de locatif, donc le parc locatif de l'État doit aussi augmenter. Mais le problème du logement ne se règle pas sur un claquement de doigts. Il faut en parallèle créer de l'emploi là où les gens habitent. Il faut donc développer des zones commerciales, artisanales et de bureaux proches de l'habitat, et non l'inverse. 

PAPERJAM : Donc en décentralisant... 

Xavier Bettel : En décentralisant... et en ayant un transport rapide. 
Grâce à l'arrêt Pfaffenthal et au tram, le trajet de quelqu'un qui vient d'Ettelbruck pour aller travailler au Kirchberg sera deux fois plus rapide. C'est top quand même. 

PAPERJAM : Malgré tout cela, on observe une flambée des prix immobiliers et une concentration de la propriété... 

Xavier Bettel : Le problème du logement ne sera pas résolu en cinq ans. C'est pourquoi je regrette qu'on n'ait pas anticipé. Nous sommes en train de faire des projets qui permettront au prochain gouvernement de compter sur des milliers de logements. On construit et on anticipe un petit peu, et on arrive à réduire la flambée des prix. 

PAPERJAM : Le LSAP et le CSV estiment que cela ne suffit pas. 

Xavier Bettel : Oui, mais ils veulent exproprier. 

PAPERJAM : Ils veulent plus d'outils... 

Xavier Bettel : Non, le CSV et le LSAP ont parlé d'expropriation. Pour moi, c'est un sujet tabou. Je suis d'accord pour qu'on ait des taxes sur les logements inoccupés. J'ai en face de chez moi une maison avec trois appartements qui est vide depuis plus de 15 ans. Si le propriétaire n'en a pas besoin, qu'on fasse une taxe et peut-être que ça l'incitera à vendre. Mais je n'exproprie pas. 

PAPERJAM : Une forme quelconque d'encadrement des prix est-elle aussi non négociable? 

Xavier Bettel : Non. Pour réduire les prix, il faut créer plus d'offre. On fait cela en faisant des simplifications et en construisant plus rapidement. L'état a aussi son rôle à jouer. Je rappelle que le gouvernement d'avant donnait les terrains au plus offrant, et en faisant cela, il donnait le terrain à celui qui allait ensuite le revendre au prix le plus cher. 

PAPERJAM : En évoquant la venue potentielle de Google au Luxembourg, la difficulté de trouver des terrains suffisamment grands révèle aussi un mal typiquement luxembourgeois... 

Xavier Bettel : Nous devons finaliser les plans sectoriels. Il faut aussi enfin créer la prévisibilité. J'encourage vraiment François Bausch qui travaille dur. D'ailleurs, les tiroirs n'étaient pas tellement remplis sur ce sujet. 

PAPERJAM :  Revenons à la période électorale de 2013. Vous souhaitiez à l'époque ouvrir grand les fenêtres avec vos partenaires. Est-ce que vous estimez avoir atteint cette modernisation du pays? 

Xavier Bettel : Je pense que le Luxembourg de 2017 n'est plus celui de 2013. C'est bête ce que je vais vous dire, mais rien que le fait que désormais une femme peut faire un avortement sans devoir l'expliquer à un inconnu est pour moi très important. Je parle de 2013 et pas de 1920. En 2013, une femme devait l'expliquer à un inconnu. Nous avons changé cela. 
Nous avons aujourd'hui aussi un cadre juridique qui permet à une femme et un homme de travailler et d'avoir des enfants, grâce à notre réforme du congé parental. Nous avons décidé de donner 20 heures d'encadrement scolaire gratuites et j'aimerais d'ailleurs aller plus loin. Si j'ai la chance de rester Premier ministre, c'est ce que je voudrais, mais pour l'instant, c'est déjà 20 heures par semaine. Nous avons séparé l'Église de l'État en faisant une évolution, pas une révolution. Nous avons réussi à être retirés de toutes les listes noires et grises (en matière de transparence fiscale) et nous avons créé l'administration transparente. Et je pourrais continuer comme ça. Il y avait tellement de dossiers sur lesquels je voulais avancer, et cela n'aurait pas été possible avec un autre partenaire. Si nous nous retrouvons avec une croissance forte et un chômage qui baisse, c'est aussi dû au fait que nous avons fait quelque chose. 
En ouvrant la fenêtre, nous avons aussi fait des choses auxquelles nous ne nous attendions pas. Avec le référendum, nous ne nous attendions pas à ce résultat. Il était important de le faire, nous voulions ouvrir les fenêtres en faisant participer les gens. Je ne le regrette pas une seconde et je referais la même chose demain. Le timing n'était peut-être pas bon, la campagne n'était peut-être pas bonne, mais c'était important. J'aurais évidemment préféré un autre résultat. Mais ce n'est pas parce que nous avons perdu que l'on doit condamner la participation des citoyens. Nous avons fait ce que nous avions dit et je veux continuer. Je ne veux pas que quelqu'un d'autre fasse marche arrière. 

PAPERJAM :  Par rapport au référendum, la question du droit de vote pour les étrangers aux législatives est-elle enterrée pour un bon moment? 

Xavier Bettel : Oh oui. 80 % des citoyens ont dit non. Ça ne sert à rien de faire croire aux gens que la situation va changer. J'ai organisé ce référendum pour avoir une réponse à une question qui était ouverte. La réponse était plus que claire. Quand je parle avec les gens, ils me disent que si les étrangers veulent voter, qu'ils deviennent Luxembourgeois. S'ils veulent vraiment participer à la société, alors qu'ils fassent l'effort de s'intéresser aussi à cette langue et à ce pays. Les gens se sont exprimés et je respecte leur choix. 

PAPERJAM : Si vous estimez avoir modernisé le pays, est-ce que cela signifie que la mission est accomplie? Quelles sont les visions d'avenir du DP? 

Xavier Bettel : Tout d'abord, je ne suis plus président du DP... 

PAPERJAM : De Xavier Bettel alors... 

Xavier Bettel : Si la question est: "Dois-je rester Premier ministre ou non?" Ma réponse est: "Je veux poursuivre la modernisation du pays, son développement, travailler pour le vivre-ensemble et je ne veux pas qu'on fasse marche arrière. Et si je peux le faire entant que Premier ministre, je le ferai." J'ai envie de rester Premier ministre. J'aime ce pays. Je me suis toujours engagé pour une politique d'évolution, avec les gens, jamais totalement pour les uns ni pour les autres. J'ai commencé très tôt la politique et cela a toujours été mon engagement, une politique pour le plus grand nombre. 
Je veux poursuivre la modernisation de l'accompagnement des enfants, la modernisation de la vie de famille, j'ai envie de continuer la diversification économique, le digital, le space mining , au niveau des transports, de l'éducation... Il faut continuer. 

PAPERJAM : Quatre ans plus tard, êtes-vous satisfait du travail avec vos partenaires du LSAP et Déi Gréng ? 

Xavier Bettel :Ça marche très bien. Il y a une collégialité, du respect. Ce n'est pas la politique des libéraux, ce n'est pas la politique des socialistes, et ce n'est pas la politique des Verts, c'est la politique des trois partis ensemble. De trois partis qui veulent faire avancer les choses et continuer à moderniser le pays. 

PAPERJAM : Vous projetez-vous en 2023? 

Xavier Bettel : C'est un peu loin et je ne reste pas collé à mon siège. En 2013, j'avais un choix difficile à prendre et je ne le regrette pas, car je savais que le pays devait bouger. Pour le faire bouger, il fallait une coalition avec les partenaires que nous avons. 

PAPERJAM : Si les trois partis gouvernementaux récoltaient 31 ou davantage de mandats lors des élections de 2018, souhaiteriez-vous continuer à trois ? Le LSAP et Déi Gréng, par les voix d'Étienne Schneider et François Bausch, disent clairement oui. La présidente du DP, Corinne Cahen, répond à cette même question : "Nous sommes trois partis différents." Est-il temps pour autre chose? 

Xavier Bettel : Nous avons un grand principe au Luxembourg : nous avons des élections. Les électeurs décideront. Pour moi, ce qui est important aussi, c'est le programme. J'ignore encore ce que veulent les socialistes et les Verts, ni même les chrétiens-sociaux. C'est le programme qui définira avec qui on aura le plus d'atomes crochus. Mais ce que je peux déjà vous dire, c'est qu'actuellement cela fonctionne bien, au niveau travail et humain. Je veux pouvoir signer demain pour la politique en faveur du pays et non pour le poste. Que ce soit Claude Wiseler, Étienne Schneider ou Félix Braz, seul le programme compte.