Interview de Carole Dieschbourg dans Paperjam

Il y a du mouvement, mais il faut l'accélérer

Interview – Publié le

Interview : Paperjam (Frédéric Antzorn)

Paperjam : Madame Dieschbourg, quel bilan tirez-vous de la COP 23 qui s'est déroulée à Bonn? 

Carole Dieschbourg : Nous avons progressé par de petits pas en avant. Nous nous sommes donné, de manière transparente et inclusive, une procédure et une timeline pour parvenir l'an prochain, à la COP 24 qui aura lieu à Katowice, à savoir où nous en sommes dans nos actions, comment remonter notre niveau d'ambition et comment mettre en œuvre l'Accord de Paris. Je pense qu'on peut parler de progrès réalisés. Il y a une grande mobilisation, une grande volonté politique de progresser dans cette mise en œuvre. 
Cette COP 23 a aussi été l'occasion de mettre à jour la carte géographique des alliés du climat —après la sortie des États-Unis —, mise à jour qui a vu la naissance de nouvelles coalitions, dont une contre l'utilisation du charbon poussée surtout par le Canada et la Grande-Bretagne, et dont le Luxembourg fait également partie. 
Elle a la particularité d'être ouverte aux régions, aux villes et aux acteurs locaux, et représente donc une nouvelle dynamique. 
Ceci dit, cette COP a été une COP de transition — sans grande production de textes — mais qui nous donne l'espoir que, après avoir cette année façonné notre méthode, nous allons réellement progresser l'année prochaine lors d'une nouvelle réunion où il y aura beaucoup de travail à accomplir et de décisions à prendre. 

Vous parliez des Américains. Leur retrait de l'Accord de Paris a-t-il pesé sur cette dernière réunion où ils étaient tout de même présents? 

Carole Dieschbourg : Non. Les États-Unis ont été isolés. Mais l'Europe, qui est ambitieuse, a dans le même temps perdu un allié en matière d'ambition justement, mais également de transparence.
D'un autre côté, si la délégation officielle américaine était réduite, on a vu une mobilisation sans précédent de très nombreux acteurs issus du secteur de l'économie, de la société civile ou des régions américaines qui ont présenté et défendu des actions et nous ont demandé de ne pas les laisser tomber. 
Cela démontre donc qu'il y a toujours aux États-Unis une volonté politique — du moins au niveau régional — de continuer à travailler en faveur du climat. 

Paperjam : Pour les scientifiques, l'un des objectifs de cette COP 23 était de réviser à la hausse les ambitions des États. À vous écouter, cela n'a donc pas été le cas... 

Carole Dieschbourg : Voir où nous en sommes et relever nos ambitions est, je le répète, ce qui devra être fait l'année prochaine à l'occasion de la COP 24, en complément de l'édition d'un rulebook. 
Cette année, il s'agissait de démontrer une action climatique très concrète de la part des participants.
Au niveau européen, beaucoup d'États membres avaient leur propre stand comme le Luxembourg avait le sien, ensemble avec la Banque européenne d'investissement. On a démontré une action climatique nationale, en partenariat avec les communes qui sont maintenant toutes actives et où pas mal de choses ont été lancées ces dernières années.
Par rapport au protocole de Kyoto, nous sommes aujourd'hui en passe de tenir toutes nos promesses pour 2020, ce qui n'est pas le cas pour d'autres États membres comme la France ou l'Allemagne. 

Paperjam : En dehors de l'État et des communes, le secteur privé est-il associé aux actions mises ou à mettre en œuvre? 

Carole Dieschbourg : Oui, bien sûr! Nous avons besoin de tous les acteurs. Des citoyens, des communes, mais aussi naturellement du secteur économique. À Bonn s'est déplacée une délégation de la Chambre de commerce avec des représentants d'entreprises luxembourgeoises venus s'informer de la COP et de ses actions. 
Interférer sur le climat implique aussi de changer nos modèles économiques. Et au Luxembourg, il y a des entreprises pionnières qui travaillent sur les réductions de CO2 via le transport ou l'économie circulaire. 
N'oublions pas également que le processus Rifkin vise à développer une vision d'une économie décarbonisée et découplée d'une consommation d'énergie. D'où la nécessité d'associer à notre ou à nos actions les acteurs de l'économie. 

Paperjam : Vous avez été accompagnée à Bonn par le ministre des Finances, Pierre Gramegna, qui est allé défendre la place en matière de finance verte. Est-ce un thème porteur? 

Carole Dieschbourg : Le financement climatique international est l'élément de solidarité qui figure dans l'Accord de Paris. C'est une promesse faite de la part des pays industrialisés aux pays en voie de développement.
Ensuite, il faut être cohérent avec la réalisation du troisième objectif de ce même accord qui consiste à rendre les flux financiers compatibles avec des économies décarbonisées et résilientes.
C'est un thème majeur pour toutes les places financières. Et si le Luxembourg veut rester à la pointe du développement, il doit présenter ses actions et c'est ce qu'il a fait. Il y a aujourd'hui une grande compétition entre des places comme Londres, Paris, Milan alors qu'au niveau international se mettent en place des networks de places financières vertes. 
Il était donc important d'avoir à Bonn une représentation de la Bourse de Luxembourg ou de la Banque européenne d'investissement avec les fonds que nous avons lancés dans le cadre de la plateforme que nous avons avec elles pour démontrer que nous sommes des leaders et que la place financière de Luxembourg a un rôle à jouer face au changement climatique. Il y avait donc là une double stratégie: être visible et démontrer que nous sommes crédibles. 

Paperjam : Vous allez assister le 12 décembre à Paris à un nouveau sommet sur le climat, organisé par le président Emmanuel Macron pour les deux ans de l'Accord de Paris. Tout cela ne fait-il pas beaucoup de réunions consacrées au climat? 

Carole Dieschbourg : Il faut continuer à parler de climat et travailler pour toujours plus de cohérence, tous ensembles. Au niveau international c'est important. Il faut écouter les scientifiques qui nous disent que les changements météorologiques liés au changement climatique auront des conséquences dévastatrices pour toutes nos sociétés. 
Mais c'est quelque chose qu'il faut encore expliquer à beaucoup de monde. Expliquer qu'il faut un changement de paradigme, un changement de comportement. Il faut que cela rentre dans la tête de nos leaders mondiaux, et c'est ce que souhaite d'abord Emmanuel Macron. 
Il y a du mouvement, mais il faut l'accélérer. On veut aller jusqu'au plus haut niveau pour démontrer qu'on est en train de prendre au sérieux le financement climatique. Ce ne sera pas un sommet de négociations, mais un sommet sur ce financement, à destination des pays les plus vulnérables. Le temps presse, il y a urgence, et démontrer qu'on peut financer des modèles plus durables est quand même d'une énorme importance.