"Si le peuple me fait confiance, je reste". Interview avec le Premier ministre Jean-Claude Juncker sur des sujets européens et nationaux

Interview – Publié le

 Bruxelles?

Jean-Claude Juncker: On m'en parle quatre fois par jour, je réponds, et mes réponses sont reprises. Cela donne l'impression que je ne m'occupe que de moi. Personne ne me croit quand je dis que je vais rester. Alors, je répète sans cesse que si le peuple luxembourgeois me fait confiance, je reste. Et si je reste, c'est pour être Premier ministre.

Les blocages de la société?

Jean-Claude Juncker: Il y a un réel problème au Luxembourg quand on veut bouleverser quelques bonnes vieilles habitudes. Les Luxembourgeois veulent des emplois, peu d'impôts, les retraites les plus élevées d'Europe, la meilleure couverture sociale. Mais ils bloquent souvent toutes les initiatives qui sont les soubassements de cette politique. Il faudrait réfléchir davantage à la notion d'intérêt public.

Arcelor?

Jean-Claude Juncker: Que n'ai-je déjà entendu au début des années 80 quand j'étais jeune secrétaire d'État au Travail? Il a fallu combattre les discours des prophètes qui reprochaient à l'État d'investir des milliards dans le tonneau sans fond de I'ARBED. Nous avons non seulement sauvé la sidérurgie luxembourgeoise mais, plus tard, nous en avons fait le premier groupe mondial avec son siège à Luxembourg. Qu'on nous rende au moins grâce de cela!

Le chômage?

Jean-Claude Juncker: Il a certes augmenté, mais la situation n'est pas celle de nos voisins, d'autant que nous avons créé en 2003 plus de 6 000 nouveaux emplois dont aucun dans le secteur public.

L'État a mis en place un certain nombre de solutions et de financements pour combattre le chômage.

Nous avons l'arsenal le plus complet, mais aussi le plus sous-utilisé. Où sont, par exemple, les conventions collectives qui permettent une réduction du temps de travail en échange de l'embauche de chômeurs? Qui s'en occupe? La lutte pour l'emploi n'est pas que l'affaire du gouvernement, elle est l'affaire de tous. Organisations patronales ou partenaires sociaux, certains ne jouent pas toujours le jeu.

Les élections?

Jean-Claude Juncker: Le rendez-vous avec le suffrage universel est toujours émouvant. Dans l'anonymat le plus complet, des hommes et des femmes choisissent librement de vous faire confiance. Vous leur êtes redevable de cette confiance et on ne quitte pas la confiance comme on peut quitter un pull-over. J'aime mon pays. S'il me fait une nouvelle fois confiance, j'aurai une ardente obligation à essayer de faire mon travail le mieux possible.

La fiscalité de l'épargne?

Jean-Claude Juncker: Le Luxembourg serait l'otage des puissances étrangères, il tiendrait en otage la Suisse, la place financière serait menacée... On entend de ces bêtises! Il y a dix ans, quand j'ai évoqué la possibilité d'introduire une retenue à la source, j'ai failli me faire fusiller boulevard Royal. Je suis fier de la directive européenne sur la fiscalité de l'épargne même si elle n'est pas encore applicable. C'est le meilleur moyen de donner plus de prévisibilité au secteur financier et de garantir la pérennité de la place luxembourgeoise».

La justice sociale?

Jean-Claude Juncker: On revient à la fiscalité de l'épargne. Tout le monde ou presque était contre : partis politiques et syndicats surtout de gauche. Il n'était pas juste que soient taxés les revenus du travail et pas ceux du capital. L'équité fiscale, c'est d'abord et avant tout plus de justice sociale.

L'industrie?

Jean-Claude Juncker: Le Luxembourg est trop dépendant de ses activités financières. Il est temps qu'il comprenne la nécessité d'avoir un pilier industriel fort. Nous devons travailler pour une industrialisation du pays, tout en respectant les exigences de la protection de l'environnement, de la sécurité et de l'hygiène au travail.

Les services?

Jean-Claude Juncker: Nous avons attiré AOL, Amazon, Microsoft. Certains pensent que cela nous est tombé dans le bec. AOL, c'est plus de 200 heures de négociations. Il faut avoir le goût du travail pour s'y coller. Le Premier ministre voyage certes beaucoup, mais ce n'est pas pour faire du tourisme. Je travaille lorsque je voyage. On me reproche de ne pas créer suffisamment d'emplois directs, mais on n'évoque jamais les emplois indirects qui sont liés à la présence sur notre territoire de ces géants des nouvelles technologies informatiques. Si j'ai bien entendu les critiques, AOL n'amène que des impôts et pas d'emplois. C'est à mourir debout! 1 % de notre PIB en impôt, je suis preneur même sans emploi. Avant les élections, je vais d'ailleurs me pencher sur les déclarations de ces dix dernières années et relever les plus incohérentes au regard de la situation.

Le jeu politique?

Jean-Claude Juncker: L'explication politique ne laisse pas de blessures profondes. Elles seraient de toute façon plus que contrebalancées par les marques de sympathie reçues au quotidien. J'essaie de ne pas blesser les autres, bien qu'on blesse parfois sans même le savoir. Je ne suis pas un tueur, je ne suis pas là pour faire mal. J'ai des concurrents, pas des adversaires. On m'attaque beaucoup, on me critique beaucoup, mais je reste profondément serein. Car je ne dépends pas de la politique, pas plus que je ne dépends des autres. J'aime servir, j'aime mon pays, mais je sais aussi que je pourrais faire autre chose dans la vie.