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Monsieur le Président, Monsieur le Secrétaire général adjoint, Excellences, Mesdames et Messieurs,
Une fois de plus notre Forum pour la coopération au développement est saisi d’un nombre impressionnant de sujets et de problèmes qui sont d’une importance fondamentale pour la gestion des affaires du monde. Devant cette lourde tâche, je me félicite qu’à travers des symposiums thématiques qui sont organisés tout au long de l’année, le travail de substance de notre Forum n’est pas interrompu mais, au contraire, continue sans relâche et alimente de manière significative nos réunions à haut niveau. Ainsi, je suis particulièrement fière qu’en octobre 2011 le Luxembourg ait pu servir d’hôte à un séminaire sur le sujet "Travailler ensemble pour renforcer l’impact de l’aide au développement". Le haut niveau de représentation des délégations, la haute compétence des experts associés aux débats et l’excellent travail de préparation et d’encadrement par le Secrétariat ont permis des discussions d’une grande qualité. Que toutes celles et tous ceux qui, par leur travail et leur engagement, ont contribué au succès de cette rencontre à Luxembourg, soient chaudement remerciés de cette estrade.
Laissez-moi également tout particulièrement remercier notre Secrétaire général d’avoir su intégrer les conclusions et recommandations de cet important échange de vues dans son rapport au Forum, un rapport qui – comme si souvent – tire un bilan provisoire honnête de nos actions et identifie sans complaisance les défis qui sont devant nous pour avancer dans notre lutte contre la pauvreté, pour faire du développement durable notre cause globale commune et pour trouver les moyens indispensables pour réaliser les objectifs que nous nous sommes fixés comme communauté internationale.
Dans notre débat d’aujourd’hui qui doit permettre de commenter les tendances et les progrès dans le cadre de la coopération au développement internationale, je voudrais – dans le respect de la division de travail convenue entre les intervenants – me concentrer sur deux aspects, à savoir, tout d’abord la prise de conscience que le développement durable est une cause globale commune qui nous interpelle tous ; puis ensuite la nécessité absolue de faire preuve d’imagination et d’innovation pour réunir les moyens financiers et autres pour mener à bien notre travail.
Monsieur le Président,
Les défis de la pauvreté, de la crise économique, du changement climatique, de l’insécurité physique grandissante, des pandémies et des flux migratoires nous concernent toutes et tous, au Nord comme au Sud, à l’Est comme à l’Ouest. Fermer les yeux devant ces défis serait irresponsable. Plus que jamais le constat se vérifie suivant lequel un seul acteur – pays ou organisation – est impuissant face à la complexité des problèmes que nous devons affronter. Plus que jamais nous avons pris conscience que seule une action collective et coordonnée peut promettre de venir à bout de cet amalgame de difficultés, d’obstacles, de barrières et de complications qui semblent gagner de jour en jour en envergure.
De ce point de vue, trois constats s’imposent aujourd’hui en ce qui concerne les alliances qui seront nécessaires pour réagir de manière efficace :
1. le partenariat entre, d’un côté, ceux que nous sommes convenus d’appeler les Etats bénéficiaires ou récipiendaires de l’aide et, de l’autre côté, les soi-disants Etats donateurs doit être revu de fond en comble, afin de tenir compte de la réalité indéniable que nous partageons aujourd’hui les mêmes problèmes ;
2. la communauté des bailleurs de fonds traditionnels de la coopération au développement ne doit surtout pas se replier sur elle-même, mais – dans un souci permanent d’une meilleure coordination et d’une plus grande efficacité – tenir dûment compte de la présence et de l’action de nouveaux acteurs, notamment des pays émergents ;
3. notre coalition internationale contre les défis globaux communs doit se départir de l’approche traditionnelle en silos juxtaposés et adopter une approche pluridisciplinaire, misant sur les compétences variées et sur les avantages comparatifs des uns et des autres, y compris bien sûr des acteurs incontournables de la société civile et du secteur privé.
J’avoue qu’en revenant de Busan en décembre dernier j’étais quelque peu encouragée par l’apparente prise de conscience de la part de nous tous à cet égard. Le document final que nous avons adopté, tient compte de ces exigences nouvellement reconnues et formulées d’une manière qui doit à présent permettre de les mettre en pratique.
Permettez-moi toutefois en même temps de mettre en garde contre les pièges qu’il faut éviter dans notre nouvelle démarche :
- Tout d’abord, quand je parle de développement comme cause globale commune, je ne voudrais pas donner l’impression d’ignorer les réalités dans les différentes régions du monde. Nous sommes par exemple toutes et tous concernés par les effets du réchauffement de la planète, mais il est un fait que les pays les moins avancés et les pays en situation de fragilité en souffrent davantage que la plupart des pays industrialisés. Dans notre réponse commune, il faudra impérativement en tenir compte. Je me félicite d’ailleurs à cet égard que notre collègue Helen Clark, dans le dernier Rapport sur le développement humain, ait conjugué le développement durable avec la notion d’équité. C’est un choix politiquement judicieux parce que, d’un côté, il nous met tous devant notre indéniable responsabilité morale de faire le nécessaire, tout en évitant, de l’autre côté, d’antagoniser par attribution de fautes et de culpabilité. En effet, aujourd’hui l’heure doit être à la prise de conscience des défis communs et au rassemblement pour réagir de manière efficace.
- Ensuite, il me semble essentiel de comprendre que, face à des défis globaux, une approche Nord-Sud de la coopération - ou pire, une relation de donateur à bénéficiaire - n'est décidément plus de mise. De ce point de vue, il faut se féliciter que les conclusions de Busan ont renforcé le concept du partenariat. Car enfin, nous avons tous, dans toutes les régions du monde, à gagner d'un développement durable qui doit se concrétiser par un changement climatique sous contrôle, une économie mondiale plus stable, une sécurité renforcée, le cantonnement des pandémies et une baisse de la pauvreté qui va de pair avec un mieux-être individuel et collectif et qui ne force plus les hommes, femmes et enfants des pays défavorisés à prendre le chemin hasardeux de l'immigration.
Si traditionnellement la solidarité internationale est le premier moteur de la coopération au développement, et si cette solidarité reste sans doute une motivation noble et pertinente, aujourd'hui - face aux défis globaux qui nous concernent tous - il peut être utile de la compléter par un intérêt propre à agir. Si cet intérêt propre est éclairé par la compréhension de l'envergure des défis et par la reconnaissance qu'ils représentent de par l'interdépendance de leurs effets une menace pour nous tous, on peut espérer que le concept de l'aide soit enfin enrichi par l'idée d'un investissement dans notre avenir commun.
Monsieur le Président,
Les meilleures de nos intentions et déclarations resteront lettre morte, si nous ne nous donnons pas les moyens nécessaires pour les mettre en oeuvre. Et croyez-moi, si je me dois aujourd’hui – comme à de nombreuses occasions précédentes – de rappeler les engagements que nous avons pris en matière d’aide publique au développement, je le fais en toute connaissance de cause des difficultés économiques et financières auxquelles de nombreux gouvernements sont confrontés. Il ne m’appartient pas de jouer les donneurs de leçon, mais je me permettrais tout de même de souligner l’importance que revêt l’aide publique au développement pour la mise en oeuvre des stratégies de développement de nos pays partenaires.
Depuis la Conférence internationale sur le financement du développement de 2002 à Monterrey nous savons que l’APD ne saurait jamais suffire pour couvrir les besoins en financement du développement ; et je suis la première à réclamer un usage plus intelligent de cette APD. Heureusement je sais que je ne suis pas la seule à réclamer une approche plus efficace dans l’utilisation de l’aide, par exemple en valorisant à plein l’effet levier de l’aide pour d’autres sources de financement du développement.
Ici, je me permettrais de puiser dans la discussion que nous avons menée en octobre dernier lors du symposium à Luxembourg. Le Secrétaire général a d’ailleurs incorporé la substance de nos échanges sur ce sujet dans son rapport. Je veux parler de l’impact positif que la finance inclusive peut avoir dans la vie des hommes et des femmes que le secteur financier traditionnel avait tendance à ignorer. Bien entendu là encore, il ne s’agit pas d’une panacée contre tous les maux ; mais si au cours des vingt dernières années le concept a évolué du microcrédit vers la finance inclusive, en passant par la microfinance, c’est bien pour souligner qu’à côté de la mise à disposition de capitaux pour les prêts, il est tout aussi important de fournir des possibilités pour la micro-épargne, la micro-assurance et les transferts d’argents. Par ailleurs, la prise en compte des besoins exacts des populations pauvres pour des services financiers adaptés sera d’autant plus efficace qu’elle pourra se faire dans un environnement légal et réglementaire clair et transparent. C’est la conjugaison de tous ces éléments qui permet à la microfinance d’agir de manière efficace, d’éviter des dérapages intolérables, comme par exemple en Andra Pradesh en 2010, et d’être véritablement inclusive.
En termes de disponibilité de fonds privés pour la finance inclusive, il y a de l’espoir. En-dehors de l’étonnante capacité à financer leurs activités de crédit par la collecte de l’épargne locale, de nombreuses institutions de microfinance ont aujourd’hui accès à des financements via les marchés des capitaux. Ainsi, parmi la centaine de véhicules d’investissement en microfinance qui existent de par le monde, une trentaine est domiciliée à Luxembourg. C’est fonds ont des avoirs sous gestion dédiés à la microfinance qui dépassent les trois milliards de dollars. Cela représente environ huit fois l’aide publique au développement de mon pays qui a frôlé en 2011 le niveau de un pour cent du revenu national brut. Nous sommes évidemment prêts à partager l’expérience de la mise en place et de la pratique de cet effet levier pour la finance inclusive avec la communauté internationale.
Monsieur le Président,
Avant de conclure, je voudrais également saisir l’occasion pour souligner l’énorme potentiel qui réside dans les partenariats publics privés pour les besoins de la coopération au développement et pour le développement durable en général. Là encore je me permettrais de raisonner sur une expérience très prometteuse de mon propre pays, notamment dans le domaine des technologies de l’information et de la communication pour le développement.
A la base de la démarche se trouve le constat que la communication et la connectivité par internet constituent aujourd’hui un nouveau type d’infrastructure qui, au même titre que les routes, les aéroports et les barrages hydro-électriques, peut servir d’accélérateur du développement. Aussi ne voudrions-nous pas voir traiter les TIC comme un secteur à part, mais plutôt comme un appui aux secteurs de développement traditionnels, par exemple en matière de télémédecine, d’éducation à distance ou encore comme appui aux politiques de décentralisation. Pour la première fois nous misons à cet effet très fortement sur la communication par satellites, une technologie certes coûteuse, mais bien maîtrisée et avec l’avantage de pouvoir atteindre les points les plus reculés du monde comme les grands centres urbains, afin de les relier au reste du monde.
Pour qu’un partenariat public privé en mérite le nom, il faut réunir au moins cinq éléments :
- une mission publique
- qui justifie la mise à disposition initiale de fonds publics
- puis un savoir-faire de spécialistes venant du secteur privé ;
- avec, pour les partenaires privés, une perspective commerciale
- qui ne peut être exploitée que dans le strict respect de la mission publique de départ.
C’est ce type d’agencement qui permet de créer des situations gagnantes pour tous les protagonistes, au service des populations défavorisées. C’est ainsi que nous pouvons organiser la durabilité des effets de nos actions.
Monsieur le Président,
Au cours de la première décennie du nouveau millénaire la pauvreté a reculé de manière significative ; mais elle n’a pas reculé partout de la même manière. Au cours des deux ans et demi qui sont devant nous, concentrons-nous de manière renforcée sur la mise en oeuvre des OMD dans les pays qui accusent les plus importants retards. Mais faisons-le également avec la conviction que la lutte contre la pauvreté, dans toutes ses formes, augmentent en fin de compte nos chances à nous tous pour un développement durable.
Je vous remercie de votre attention.
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