Messieurs les Présidents, et de la République, et des Institutions qui m'ont invité. Monsieur le Premier ministre, Excellences, Mesdames, Messieurs.
Vous me trouvez ce soir ému d'être de retour à Lisbonne, parce que la capitale du Portugal fait partie des villes que j'aime le plus en Europe.
En fait, si j'étais au Luxembourg et non pas à Lisbonne, je dirais que c'est hors Luxembourg la ville que j'aime le plus. Mais faire des compliments de ce type à une salle me paraît être un exercice trop facile, ce qui fait que je renonce à de telles paroles introductives.
J'aime cette ville pour différentes raisons. La première, autobiographique : lorsque j'étais nommé jeune Secrétaire d'État à l'âge de 28 ans au Travail à la Sécurité sociale, mon premier voyage hors frontières me conduisit à Lisbonne. Parce que j'étais chargé par mon Premier ministre d’alors, Pierre Werner, de négocier la partie liberté de circulation des travailleurs au moment des négociations d'adhésion avec le Portugal.
J'en garde une énorme gêne, parce que j'ai tout fait pour avoir une période transitoire en matière de liberté de mouvement entre le Portugal et le Luxembourg. L'Union européenne, qui ne s'appelait pas encore ainsi, avait négocié une période transitoire de 7 années. Moi, devant l’angoisse de l'invasion portugaise qui nous menaçait, j'avais tout fait pour obtenir une période transitoire de 10 années. Finalement, je l'ai obtenu. Mais le Luxembourg a mis un terme à la période transitoire après 3 années. J'étais devenu ministre du Travail in between. Et tous les autres pays ont gardé 7 années, tous ceux qui nous avaient critiqués pour avoir été trop exigeants à l'égard du Portugal, ne nous ont pas suivis dans le retour du sens commun, qui nous submergea à partir du moment où nos amis portugais étaient membres des Communautés européennes de l'époque.
Lisbonne et le Portugal, parce que je me sens spontanément, naturellement, atmosphériquement chez moi, puisque – certains d'entre vous ne le sauront sans doute pas, sauf les anciens ambassadeurs au Luxembourg, que je salue cordialement dans cette salle – certains d'entre vous ne savent sans doute pas que 20% de la population du Luxembourg est constituée de ressortissants portugais. Ce qui fait que tous mes voisins sans exception sont portugais, et m'ont dit ce matin, lorsque je suis monté dans ma voiture « Reviens vite de l'étranger, » parce qu'ils se sentent à la fois portugais et luxembourgeois.
J'ai eu la chance énorme d'être parmi ceux qui ont négocié, qui ont pu négocier, l'adhésion du Portugal à l'Union européenne. Lorsque j'ai commencé ma vie européenne, nous avions dix États membres. C'était en 1982, 1983.
Puis, avec l'adhésion de l'Espagne et du Portugal, nous sommes devenus 12 et j'ai dû négocier, comme jeune ministre du Budget, parce qu’à l'époque j'étais toujours jeune, le premier budget de l'Union européenne – ou des Communautés européennes, comme nous nous appelions à l'époque – qui devait intégrer dans son chiffrage l’adhésion de 2 nouveaux États membres. Et donc, les premiers programmes structurels pour le Portugal, les programmes intégrés, méditerranéens et d'autres extravagances que nous cultivions à l'époque, portent ma cosignature.
Ce qui fait que je nourris à l'égard du Portugal des sentiments d'amitié et de respect.
Et je suis très honoré, non seulement de la présence du Premier ministre, de José Peneda et d'autres amis, du gouverneur, mais aussi des 2 anciens présidents de la République, qui tous les 2 ont effectué une visite d'État au Luxembourg. Le président Soares – je l'ai connu avant qu'il me connaisse, puisque je l'ai admiré de loin, jeune étudiant à Strasbourg – il était pour moi une des grandes figures de la résistance interne portugaise. Et j'ai suivi avec beaucoup de compassion, de sympathie, oui, presque de fanatisme, comment dire, la libération du Portugal, la Révolution des œillets. La première manifestation à laquelle j'ai participé, jeune homme 16, 17 ans était devant le consulat du Portugal au Luxembourg, pendant la dictature. On n’avait pas encore d'ambassade.
Le Premier ministre m'a d'ailleurs promis qu'il ne fermera pas l'ambassade portugaise au Luxembourg. Je voudrais vous faire les témoins directs de cette promesse. Moi, qui l'encourage toujours à économiser là où il peut, je lui ai expliqué que sur cette dimension-là, de la riche vie diplomatique portugaise, il n'avait pas le droit de faire ce que certains pensent qu'il devrait faire.
La police luxembourgeoise, jusqu'à ce jour, cherche celui qui, par un jet de pierre, a détruit la fenêtre principale des bureaux du consul portugais à Luxembourg. Je peux vous dire aujourd'hui, puisque prescription il y a, c'était moi. Et donc, j'ai participé à la révolution portugaise.
Et je suis très content que mon ami Sampaio soit là. Parce qu’avec lui nous avons vécu de belles heures d'amitié entre le Portugal et le Luxembourg, quand il était chez nous, et quand j'ai pu lui rendre visite. Et je pourrais continuer dans cette veine amicale, voire noblement sentimentale, en voyant tous ceux ici et en salle que j'ai eu l'honneur de côtoyer au cours de très longues années passées en commun.
Mais je ne suis pas là pour parler de ma vie sentimentale, mais de la gouvernance de la zone euro.
Il est vrai que, contrairement à une conception œcuménique, qui traverse le continent européen, il est vrai que l'euro n'est pas en crise. Je rougis de rage à chaque fois que j'entends dire que l'euro est en crise. Tel n'est pas le cas.
Nous connaissons une crise de la dette publique dans certains États membres de la zone euro, dont vous connaissez un en particulier. Mais l'euro, la monnaie unique, n'est pas en crise. La valeur externe de l'euro n'est pas menacée, en dépit du fait que l'euro se soit corrigé vers le bas aujourd'hui pour atteindre un niveau de 1,36 par rapport au dollar.
Je me rappelle en tant que président de l'Eurogroupe, que, lorsque l'euro – qui était à 1,28; 1,29; 1,32; 1,33 – soudainement est passé au-delà du niveau de 1,36, on m’interrogea partout en Europe, tous les journalistes européens, sur la question de savoir si cette valeur externe de l'euro à 1,36 n'était pas surélevée. Aujourd'hui on nous présente cette correction comme une catastrophe, alors que nous frôlions la catastrophe lorsque l'euro, pour la première fois, a dépassé le niveau de 1,36. C'était, il y a 3 années, ce n’était pas il y a des décennies. C'était il y a 3 années.
En dépit du fait que la valeur externe de l'euro soit restée stable, en dépit du fait que l'euro ait gardé son pouvoir d'achat interne, ce qui n'est pas la moindre des choses qu'en termes de performance une monnaie peut réaliser, nous donnons l'impression d'avoir échoué sur toute la ligne, d'avoir perdu le bon sens, de ne plus savoir vers où nous allons.
La raison pour cette amertume, que beaucoup d'Européens nourrissent à l'égard de l'euro, réside dans le fait que nous autres européens, nous n'arrivons plus à être fier de ce que nous avons réalisé. Déjà, nous pensons que la paix sur notre continent relève de l'évidence, de la normalité absolue, oubliant tout à fait les biographies martyrisées de la génération de nos pères et de nos grands-pères, qui ont connu la guerre et qui n'ont pas grandi dans le plein soleil comme ma génération. Mais nous oublions toutes les performances qui sont européennes, y compris celles qui consistent dans la capacité que nous avions de fusionner entre-temps 17 monnaies nationales en une monnaie unique. Performance jamais réalisée auparavant, et dont personne ne nous croyait capable, y compris un grand nombre d'Européens.
Je me rappelle des premières visites que j'ai effectuées à Washington, jeune Premier ministre, par ce qu’à l'époque j'étais encore jeune, en 1995 chez le président Clinton, qui me demanda, expliquez-moi un peu l'Europe. Et j'ai commencé à chanter mon opéra sur la monnaie unique. Il m'a interrompu tout de suite en disant non, non, parlez-moi de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne et pas de ces choses qui n'arriveront jamais. Donc, les Américains n'y croyaient pas, beaucoup d'Européens n'y croyaient pas, mais nous étions tout de même capables de réaliser cette œuvre d'époque.
Je disais déjà que le taux de change de l'euro est stable, que son pouvoir d'achat interne est stable.
Ce qui est important aux yeux des citoyens, me semble-t-il, est un ensemble d'éléments qui ne trouvent pas l'attention de ceux qui croient ne pas faire partie du groupe des citoyens ordinaires. Ce qui est important pour un citoyen moyen, c'est le taux d'inflation. C'est la perte du pouvoir d'achat.
Or, je constate depuis l'avènement de la monnaie unique au 1er janvier 1999 jusqu'à ce jour, l'inflation sur les 11, 12 années d'existence de la monnaie unique s'élève à 1,97 %. Sur les 12 premières années de l'existence de l'euro, l'inflation, y compris en Allemagne, est moins élevée que pendant les 12 dernières années du Deutsche Mark. Je le dis pour que les Allemands comprennent bien, enfin ils sont peu nombreux ici, que l'euro est aussi stable est aussi peu fertile, en termes de production inflationniste, que ne le fût le Mark. Au contraire, la performance inflationniste de l'euro dépasse en qualité celle du Deutsche Mark.
Personne aujourd'hui ne se rappelle que l'inflation pendant les années 1990 était supérieure à 3 %. Et rares sont ceux qui se rappellent que, pendant les années 1990, l'inflation en moyenne en Europe s'élevait à 12 %. Depuis l'avènement de la monnaie unique le taux est de 1,97 %, respectant en cela le corridor tel qu'il fut défini par la Banque centrale qui cantonne l’ampleur de l'inflation dans un corridor en dessous, mais près de 2 %.
Moi, je me rappelle que le taux d'inflation était de 12 % pendant les années 1980 et 1990. Parce que je me rappelle que les taux d'intérêt s’élevaient à 9% pendant les années 1990 et à 12 % pendant les années 1980, alors que le taux d'intérêt aujourd'hui est de 1,25 %.
Je m’en souviens, parce que j'ai acheté ma maison pendant les années 1980. Et je me souviens des intérêts que je devais payer. Mais aujourd'hui, on le trouve normal que nous vivions dans un environnement à taux d'intérêt très peu élevé. Et récemment encore, il y a quelques jours, notre Banque centrale a encore revu vers le bas le taux d'intérêt qui fut le sien depuis quelques mois.
L'emploi – grave problème, parce que nous avons un chômage surélevé pour des pays socialement civilisés. Mais en termes d'emploi, depuis l'avènement de la monnaie unique, depuis la création de la monnaie unique, nous avons ajouté aux forces de travail en Europe 14 millions d'emplois nouvellement créés. On nous compare toujours, nous nous comparons toujours nous-mêmes aux États-Unis. Mais les États-Unis ont su créer sur la même période 9 millions d'emplois. Nous avons donc créé en net 5 millions d'emplois de plus que les États-Unis. Ce qui prouve à l'évidence que nous sommes plus performants dans notre zone monétaire que ne le sont d'autres zones monétaires.
La même remarque s'applique au déficit budgétaire, au déficit public. Pendant les années 1980, le déficit public sur l'ensemble de la zone, qui n'était pas encore une zone, s'élevait à 5%. On nous dit aujourd'hui que nos déficits sont trop élevés. Ils le sont, mais il faut savoir qu'avant la crise, en 2007, le taux moyen de déficit sur l'ensemble de la zone euro était de 0,7 %. Que 10 pays sur les 15 d’alors, étaient des pays en excédant. Qu’aucun pays en 2007 ne dépassait la limite maastrichtienne de déficit de 3 %.
Ce n'est que sous l'effet de la crise financière et économique, que les déficits se sont envolés et que les niveaux de dette publique se sont accrus de 20 % en moyenne, de 70 %, 80 %, 90 % dans certains de nos pays.
Mais toujours est-il que le niveau de la dette publique est de 87 % dans la zone euro, alors qu'aux États-Unis nous flirtons avec les 100% et que le Japon accuse un niveau de dette publique de 200 %, étant entendu que les déficits budgétaires japonais et américain sont autrement plus élevés que ceux qui caractérisent en moyenne la zone monétaire de l'euro.
J'ajoute que même le Royaume-Uni connaît des taux d'inflation plus élevés que la zone monétaire, et un déficit public plus élevé que la zone monétaire. Sous l'effet combiné d'une inflation plus élevée et d'une dévaluation de sa monnaie, le Royaume-Uni, pour ne prendre que cet exemple – moi qui suis strictement incapable de reflex inamicaux à l'égard du Royaume-Uni – mais le Royaume-Uni a perdu en richesse relative par rapport à quel pays ? Par rapport à l'Italie. En 2007 les citoyens britanniques disposaient d'une richesse de 30% plus élevée que les citoyens italiens aujourd'hui. Cet écart s'est réduit à 5 %.
Juste pour vous dire que, lorsqu'il s'agit de donner des leçons, il faut s'attendre à obtenir un certain nombre de réponses.
La même remarque d'ailleurs s'appliquant à une comparaison directe dans un domaine où les comparaisons importent, à savoir l'augmentation du PIB par tête d'habitant, qui, depuis la création de la monnaie unique, par tête d'habitant – donc, en prenant en compte les phénomènes démographiques – sur l'ensemble de la zone s'est accrue de 1 %. Et aux États-Unis de 1,1 %. Donc, pratiquement la même dimension d'enrichissement supplémentaire peut être observée des deux côtés de l'Atlantique.
Ce qui prouve encore une fois que c’est à tort que la zone euro se trouve à l'épicentre d'un défi global, dont je dis, qu'à la vue des chiffres, nous ne le méritons pas vraiment, puisque nos performances, et en termes d'inflation, et en termes d'évolution de la richesse individuelle, et en termes de déficits et d'endettements publics, nous avons du côté positif de notre bilan une colonne tout à fait impressionnante, que les marchés malheureusement ne prennent qu'insuffisamment en considération.
À m'écouter, vous vous direz peut-être que je suis en train de vous dire que tout va bien. Non, tout ne va pas très bien, tout va mal. Mais je voulais tout de même vous rappeler, pourquoi nous pouvons être fiers de la monnaie unique, qui a produit des résultats en somme tout à fait considérables.
Tout va mal, ou beaucoup de choses vont mal, parce que la zone monétaire de l'euro n'est pas une zone monétaire optimale. La zone euro n'est pas une zone monétaire optimale, parce que les divergences qui existent entre les différentes sous-économies de notre marché intérieur et de notre marché monétaire, si j'ose dire, sont en train de se creuser davantage.
Il ne faut pas croire qu’un tel phénomène serait étranger à une zone monétaire optimale. Si nous considérons que les États-Unis d’Amérique constituent une zone monétaire optimale, je dois vous dire que les divergences entre les 50 États qui composent la fédération américaine sont plus profondes que les divergences qui caractérisent le mixe macro-économique entre les 17 États membres de la zone monétaire. Donc, les divergences sont plus larges aux États-Unis qu’en Europe, mais on considère les États-Unis comme constituant une zone monétaire optimale, alors qu’on nous explique, si on croit qu’on a raison, que nous sommes loin de constituer une zone monétaire optimale.
Pourquoi est-ce que, à part les divergences que nous observons, pourquoi est-ce que la zone euro peine à trouver grâce aux yeux de ceux qui la jugent. Et indépendamment du fait que la dette publique ne fût pas contrôlée pendant de longues années, et dans certains cas quelques décennies, quelques décennies d’affaissement de toute ambition politique dirigée vers l’avenir, le fait que nous sommes pénalisés, sanctionnés par les marchés financiers tient d’abord à la propre incapacité des marchés financiers de regarder la réalité de près.
Pendant 10 années, les marchés financiers n’ont jamais sanctionné un dérapage d’un ou de plusieurs États membres de la zone euro en matière de contrôle, et de la perte du contrôle des finances publiques.
Et nous sommes perçus comme une zone sous-optimale, parce que la zone euro ne forme pas un État, contrairement aux États-Unis. Nous avons à peu près la même population. Nous avons un poids économique légèrement divergeant, les États-Unis représentant 20 % du PIB mondial, la zone euro 15 % du PIB mondial. Mais nous avons ce signe distinctif que les États-Unis forment un État central, et que l’Union européenne, et la zone euro en particulier, ne forme pas un État.
Et moi, je ne voudrais d’ailleurs pas que l’Union européenne se transforme un jour en État. Je ne voudrais pas que nous nous lancions vers un processus d’étatisation mal réfléchi. Je crois que les Portugais veulent rester Portugais, tout en étant Européens, et que les Bavarois, et que les Allemands veulent rester Bavarois et Allemands, et que les Bretons veulent rester Bretons, et Français et Européens. Et donc, il ne faut pas croire que le bonheur européen serait continental, si nous annulions nos signes distinctifs qui caractérisent depuis tant de siècles les plus nobles vertus de nos différents pays.
Donc, je ne plaide pas pour les États-Unis d’Europe. Je n’y crois pas, je n’y ai jamais cru. Je plaide pour la reconnaissance du fait que lorsque vous n’êtes pas État, et lorsque vous n’avez pas de gouvernement, vous devez suppléer à ces lacunes objectives, par la mise en place d’un cortège de règles, que tous ceux qui participent à la monnaie unique, et donc font partie de cette zone monétaire, doivent scrupuleusement respecter.
C’est la raison pour laquelle dans le traité de Maastricht, nous avons inventé, en les introduisant dans les textes fondamentaux, les critères de convergence que tout un chacun qui veut adhérer à la zone monétaire doit respecter, pour faire en sorte que ces critères soient respectés sur le moyen et sur le long terme. Nous avons enrichi le traité de Maastricht par l’adjonction du Pacte de croissance et de stabilité, qui renferme des règles encore plus strictes que celles qui caractérisent le traité de Maastricht.
Qui n’a pas d’État et qui n’a pas de gouvernement doit avoir un corps de règles, qui doivent être respectées. Les règles remplacent les gouvernements, lorsqu’il s’agit de la zone monétaire. Et si elles étaient respectées, en fait feraient, contribueraient plutôt, à faire de la zone euro une zone monétaire plus optimale.
Tel était le grand débat en 1991 et 1992, lorsque nous avons négocié le traité de Maastricht, et lorsque nous avons signé le 7 février à Maastricht un traité qui porte le nom de cette ville du Limbourg néerlandais.
Le grand débat, et moi, j’ai conduit la conférence intergouvernementale qui a conduit au traité de Maastricht, ce qui fait parfois, comme je suis le seul signataire du traité de Maastricht qui soit encore en fonction, que je dise que l’euro et moi-même nous sommes les seuls survivants du traité de Maastricht, l’euro d’ailleurs ayant une bonne perspective de prendre un plus grand âge que moi.
Le grand départ à l’époque était, nous voulons avoir une Banque centrale indépendante. Les Allemands n’auraient jamais été d’accord, à raison je trouve, avec la création d’une monnaie unique, et l’abandon du Deutsche Mark, qui ne fût pas abandonné parce qu’il fallait, au moment de la réunification allemande, donner un gage à la France, qui est une des plus grandes légendes de l’histoire récente de l’Europe.
Nous avons commencé à discuter de la monnaie unique pendant les années 1970. C’était mon prédécesseur Pierre Werner, qui a fomenté le premier plan sur l’Union monétaire. Le groupe Delors s’est réuni en 1988, avant la réunification allemande, avant la chute du Mur. Parce qu’en septembre 1988 personne ne pouvait s’imaginer que 13 mois plus tard le Mur de Berlin n’existait plus. Donc, on a commencé cette marche vers l’Union monétaire bien avant les nécessités qu’entraînait, ou que pouvait entraîner la réunification allemande.
Mais le grand départ était, mettons en place une Banque centrale forte, indépendante, centralisée, et n’exigeons pas que nos divergences économiques soient aplanies au point de nous permettre de nous comporter, comme si nous étions une économie nationale, où il n’y aurait pas de divergences trop prononcées, de divergences régionales trop prononcées.
Il y avait, ce que les Allemands appelaient à l’époque, la Krönungstheorie, la théorie du couronnement, qui voulait que d’abord harmonisation économique et intégration politique poussaient union politique, et puis, en troisième phase l’union monétaire seulement.
Nous avons fait le choix à l’époque de commencer par l’union monétaire, parce que nous estimions – c’était probablement un peu naïf – que le reste suivrait. Que l’intégration politique trouverait de nouvelles inspirations, une nouvelle source d’alimentation. Cela ne s’est pas fait en dépit des traités qui ont suivi le traité de Maastricht. L’union politique reste, je ne dirais pas embryonnaire, mais tout de même loin des ambitions qu’elle pourrait avoir.
Et comme nous n’avions pas préalablement harmonisé nos systèmes économiques, nous avions pensé que, face à la Banque centrale forte et indépendante, nous devrions muscler le bras économique de l’Union monétaire.
L’UEM, ça veut dire Union économique et monétaire, nous parlons toujours de l’Union monétaire, mais il y a un "E" dans la désignation de l’objet social de cette entreprise. Et nous nous étions dit, voilà, il faudra coordonner les politiques économiques, dont nous disions dans le traité, qu’elles restent de compétence nationale. Les politiques économiques restent nationales. La politique monétaire devient européenne. Et nous devons coordonner entre nous nos démarches en matière des politiques économiques, ce qui entraîne évidemment une certaine coordination en matière de politiques sociales, ce qui évidemment ne c’est pas fait jusqu’à ce jour.
L’Allemagne était très réticente à l’harmonisation des politiques économiques. Je dis harmonisation, je pourrais dire coordination, ou rapprochement de politiques économiques, parce qu’elle ne voulait pas être entraînée dans toutes sortes de glissements, de dérapages qu’elle croyait avoir pu observer et en France, et dans un certain nombre de pays du sud.
Moi, je suis vraiment impressionné par deux choses.
Une, le président de la Banque centrale, Jean-Claude Trichet, qui vient de quitter son poste, et qui a mérité de l’Europe, était directeur du trésor français, lorsque nous négocions le traité de Maastricht. Vous ne pouvez pas savoir la peine que j’avais à lui expliquer que la Banque centrale européenne voudrait être indépendante. Mais je dois dire qu’il a bien appris sa leçon depuis le jour où il a déménagé à Francfort, et heureusement.
Et deux, lorsque j’entends – je l’accompagne avec beaucoup de sympathie – la chancelière allemande regretter aujourd’hui que les autres pays n’ont pas suffisamment contribué à la coordination des politiques économiques, je reste tout de même bouche bée devant le refus dramatiquement prononcé de l’Allemagne de s’engager dans cette voie. Et pas seulement pendant les années 1990, mais également au début de ce siècle.
Je vois mon ami Fernando, ancien ministre des Finances, qui est le témoin physique de l’involonté allemande de s’engager davantage en direction de la coordination des politiques économiques. Je dis welcome to the club, nous sommes là, où nous aurions dû être en 1991. Et c’est bien, mais cette non-résistance au bon sens vient avec plusieurs décennies de retard. Parce que si nous nous étions engagés avec plus d’allant dans la coordination des politiques économiques, nous aurions pu produire des résultats qui auraient été autrement meilleurs que les résultats parfois médiocres qui nous est donnés d’observer aujourd’hui.
La coordination des politiques économiques, puisque je dois parler de la gouvernance de la zone euro, et je ne fais que ça. La coordination des politiques économiques englobe plusieurs dimensions. Le Pacte de stabilité, dans sa mouture de 1997, mettait l’accent sur la consolidation des finances publiques, sur l’équilibre budgétaire. Nous l’avons réformé sous de violentes protestations allemandes de l’époque, de l’opposition d’alors, du gouvernement d’aujourd’hui. Nous l’avons réformé, amendé en 2005, en lui donnant une grille de lecture plus économique ; en faisant en sorte que le pacte de stabilité puisse respirer au rythme des renversements conjoncturels, que nous ne présumions pas encore à l’époque, mais qui, en théorie, nous apparaissaient comme pouvant être possibles.
Si nous ne l’avions pas amendé, en lui donnant une grille de lecture plus économique, à part le Luxembourg, tous les États membres de la zone euro auraient dû payer des sanctions pénales après l’avènement de la crise économique, y compris l’Allemagne.
Il n’est pas vrai de dire que le Pacte de stabilité a été violé 68 fois. Non. Il n’a jamais été violé, sauf une fois où nous avons refusé d’envoyer une lettre d’avertissement à la France et à l’Allemagne.
Et pour le reste, les dépassements des canaux dressés par le Pacte de stabilité revisité en 2005, furent toujours observés par les États membres, puisque crise et récession il y avait, on ne va tout de même pas obliger un pays à payer des sanctions pénales, lorsqu’il est en pleine récession et qu’il ne peut pas respecter les objectifs et les critères budgétaires, sur lesquels nous nous étions mis d’accord en période de bonne et de haute conjoncture.
Nous avions tort de privilégier les aspects budgétaires de la coordination. Ils sont ultraimportants. Nous sommes tous dans la zone aujourd’hui les victimes d’une observation insuffisante des contraintes budgétaires, que nous aurions dû mettre en application. Mais nous avons sous-estimé d’autres aspects. Le problème de la Grèce, le problème du Portugal en partie, le problème de l’Irlande réside aussi dans le fait que ces pays, et ils ne sont pas les seuls, ont perdu en termes de compétitivité énormément d’avantages qu’ils ont pu accumuler lors de l’entrée en vigueur de la monnaie unique.
On pouvait très souvent faire comme si de rien n’était, puisqu’on disposait à peu près des mêmes taux d’intérêt que l’Allemagne, et on pensait que cette situation perdurerait à tout jamais.
C’est là où les marchés financiers d’ailleurs n’ont pas fait leur travail, parce qu’à l’époque de Maastricht nous pensions que si un État dérape, il sera immédiatement sanctionné par les marchés financiers. Les gurus de la planète entière, les marchés financiers qui s’érigent en puissance intellectuelle dominatrice, n’ont rien vu venir. Ils n’ont pas vu venir la crise des subprimes aux États-Unis, ils n’ont pas vu que certains États membres de la zone euro étaient en train de diverger par rapport à la moyenne vertueuse de la zone euro.
Si nous nous étions mieux concentrés sur l’observation des écarts grandissants en termes de compétitivité, nous aurions peut-être pu, avant la catastrophe, contribuer à infléchir les politiques économiques d’un certain nombre de nos pays membres.
C’est la raison pour laquelle je fais partie de ceux qui ont contribué à tout faire pour que l’Union européenne, et la zone euro en particulier, adopte des règles budgétaires et des règles de surveillance macro-économique plus exigeantes, plus sévères, plus automatiques, que celles que nous avions jusqu’à présent. Nous avons adopté, ce qu’il est convenu pour que les citoyens nous comprennent bien d’appeler, le Sixpack c'est-à-dire des règles budgétaires et de surveillance macro-économiques qui nous permettent d’intervenir prématurément, d’intervenir plus en avant dans les politiques nationales.
Je voudrais que les sanctions en matière budgétaire deviennent quasi-automatiques, pour ne pas laisser aux gouvernements le soin dans des salles assombries d’une stricte non-transparence, de régler les problèmes lorsqu’un gouvernement est en difficultés, parce qu’il est sous la menace d’une sanction que la Commission européenne prononce.
Il ne faut pas laisser aux magouilles entre gouvernements le soin de faire en sorte que le Pacte de stabilité soit respecté. Donc, les sanctions doivent devenir plus automatiques sans faire de la Commission, pour ne pas donner lieu à des rêveries qui n’auraient pas lieu d’être, le sentiment d’être le véritable gouvernement de l’Europe. Parce que l’Europe n’a pas de véritable gouvernement, en dépit du fait que certains s’autoproclament toujours être le gouvernement de l’Europe.
Évidemment, la coordination des politiques économiques doit englober un certain nombre de considérations sociales. C’est quel monde dans lequel nous vivons, où, en créant un marché intérieur, nous avons aplani toutes les barrières commerciales et autres entre les différentes sous-économies du marché intérieur? C’est quel monde dans lequel nous vivons, où l’Union monétaire, la politique monétaire unique, nous oblige à suivre les règles que la Banque centrale européenne nous dicte, et à raison, puisque c’est son devoir ? Le devoir de la Banque centrale est de veiller à la stabilité des prix, donc, il faut suivre les politiques qu’elle fixe, et qui entraînent des réflexes politiques que nous devons avoir.
C’est quel monde où nous discutons d’harmoniser toutes sortes de domaines de la vie communautaire, et où on ne touche pas aux questions sociales? L’Union européenne ne peut pas se faire sans l’apport des travailleurs. C’est une erreur grave, une erreur historique que de considérer que les classes travailleuses, que les classes moyennes, que les petites et moyennes entreprises ne devraient pas être du côté des constructeurs de l’Europe. Cette idée, que nous pourrions faire l’Europe sans prendre en considération les attentes des travailleurs, est une idée fausse. Si nous n’avons plus l’appui du plus grand nombre d’entre nous, nous perdrons l’appui des peuples d’Europe. Et donc, il faut davantage réfléchir la mise en place d’une véritable politique sociale européenne.
Moi, je n’irais jamais jusqu’au point de revendiquer une quelconque nécessité d’harmoniser nos régimes de sécurité sociale au-delà du strict minimum. Parce que là nous surchargerions la barque européenne, et nous ne saurons [inaudible], lorsqu’il s’agira d’identifier le produit de nos réflexions. Nos systèmes de protection sociale sont à ce point divergents qu’il n’est pas imaginable sous le moyen terme d’harmoniser ces régimes. Cela d’ailleurs n’est pas nécessaire.
Mais nous devrions mettre en place un socle de droits sociaux minima, qui protègeront, en mettant un cordon sanitaire autour de nos marchés de travail, les salariés, et qui d’ailleurs auraient pour résultat, puisque ce ne serait pas une norme identique que nous fixerions pour tous les pays, qu’une saine concurrence s’établisse notamment dans les régions frontalières entre les différentes entreprises, qui sont actives sur les différents sous-marchés du marché intérieur et du marché monétaire.
Je dis donc, qui dit gouvernement économique, doit aussi penser gouvernement social. Je ne dirais jamais qu’il faut un gouvernement social, parce qu’il faut respecter l’autonomie des partenaires sociaux. L’État ne peut pas tout faire en matière sociale, surtout pas en Europe. Mais je voudrais que la notion du gouvernement économique ne soit pas réduite au seul examen des situations budgétaires. Il y a d’autres questions qui méritent examen dans le cadre de ce concept de gouvernement économique.
Si nous disons donc gouvernance de la zone, nous devons avoir à l’esprit la consolidation des finances publiques, si nécessaire, la coordination en matière de rétablissement des mêmes chances en matière de compétitivité, et l’incursion dans un domaine sous-exploré que constitue le domaine social, sans se faire trop d’illusions harmonisatrices à ce sujet.
Il ne faudrait pas croire que, lorsque je développe devant vous la nécessité qu’il y a de mieux coordonner les politiques économiques, de traduire en réalité les exigences que nous impose la conclusion de l’euro pacte plus, qui traite de la compétitivité des critères qui permettent de mesurer les écarts de compétitivité entre les pays, et donc le rapprochement après analyse et action corrective, ne pensez pas que je suis en train de vous expliquer que la consolidation budgétaire aurait perdu en importance. Elle reste essentielle, elle reste vitale. Mais il ne faut pas lui donner un caractère exclusif.
Tout cela pour vous dire que je pense que, évidemment, le Portugal doit faire des efforts. Je suis très impressionné par l’action des différents gouvernements portugais, et notamment par l’action du gouvernement actuel, qui consiste à reconsolider les finances publiques portugaises.
Je pense, et je suis conforté dans cette conviction par les entrevues que j’ai pu avoir avec votre Premier ministre et votre ministre des Finances, que le Portugal doit tout faire pour arriver au résultat budgétaire sur lequel nous nous sommes mis d’accord pour l’exercice 2011, c’est-à-dire 5,9 %. Tout doit être fait pour tenir cet objectif.
Si le Portugal, faute d’efforts suffisants, s’éloignait de cet objectif, nous nous retrouverions au beau milieu d’un paysage qui n’est pas beau, parce que à partir de ce moment-là les observateurs des marchés financiers, qui n’observent pas de près, mais toujours de loin, mais qui en parlent avec beaucoup d’autorité de tout ce qu’ils ne voient pas d’une façon suffisamment précise, considéreraient que les pays qui sont sous le programme relèvent de la même rubrique.
Or, il y a d’énormes différences entre la Grèce, par exemple, et le Portugal. Il n’y a aucune comparaison possible entre la Grèce et le Portugal, entre les caractéristiques du désastre grec et de la difficulté momentanée du Portugal. Et par conséquent, tout doit être fait en 2011 et 2012 pour atteindre les objectifs budgétaires qui ont été fixés.
Je voudrais rendre hommage aux autorités portugaises, mais également au peuple portugais.
Je suis, oui, attristé en fait par le fait que de très nombreux Portugais, modestes, à faibles revenus, doivent payer un lourd tribut pour que les finances publiques portugaises reviennent dans les clous du Pacte de stabilité. La vie de ces gens-là, de ces très nombreux gens simples, mais nobles, les gens à petit revenu ne sont pas moins intelligents que les autres, ont une vie difficile.
Ce qui m’amène à dire que nous avons évidemment tort d’insister avec éloquence sur les nécessités d’assainissement, qui sont incontournablement importantes, sans montrer en perspective les possibilités que renferment ces politiques de consolidation en matière de croissance.
Je persiste à croire qu’un pays qui s’endette, qu’un pays qui ajoute les déficits aux déficits, et qui augmente année après année le niveau de sa dette publique est un pays qui ne va plus jamais connaître la croissance économique.
Mais un pays qui est en train de consolider doit aussi développer, ensemble avec les autres pays de la zone euro et de l’Union européenne, des politiques qui visent le retour de la croissance. Il n’y a pas de consolidation durable sans un retour de la croissance. Et donc, il faut ces deux dimensions : consolider pour pouvoir croître, mais mettre en place des politiques qui vont tirer les économies vers le haut, qui vont être fertiles en emplois, faire en sorte que naissent, je dirais en exagérant, sur les cendres de la crise du capitalisme d’après-guerre, des politiques de croissance fertiles en emplois, et des politiques de croissance non inflationnistes.
Pour faire cela, nous devons mieux organiser la gouvernance interne de la zone euro.
Je ne vous cacherai pas que divers arrangements, qui ont pu être imaginés, ne m’ont pas paru être de la meilleure qualité possible. On ajoute des présidents à des présidents, et des groupes à des groupes, de sorte que les présidents eux-mêmes, et les groupes, ne savent plus très bien où commencent les devoirs des groupes qui ont été adjoints les uns aux côtés de l’autre. Mais avec Monsieur van Rompuy et Monsieur Barroso, j’arriverai à trouver une voie qui nous permettra à chacun de faire le travail qui doit être le sien.
Et si nous voulons impressionner le monde, nous ne l’impressionnerons pas en expliquant au monde que le domaine d’actions de Monsieur van Rompuy va de A jusqu’à J, et de Juncker de J jusqu’à K, parce qu’il est plus réduit, et les domaines d’actions des autres remplissant les restes de ce qui reste comme alphabet.
Le monde est impressionné, si nous arrivons à consolider nos finances publiques. Si nous arrivons à faire en sorte que ceux qui sont les victimes des ajustements nécessaires ne perdent pas confiance, parce qu’ils voient se dresser devant eux, et en perspective, des politiques de croissance qui serviront au mieux les attentes justifiées du plus grand nombre d’entre nous.
Et le monde sera impressionné, si nous commençons être à terme à ces divisions européennes, qui n’ont pas lieu d’être. Nous expliquons à la planète entière que nous sommes une zone monétaire unique, mais nous sommes représentés dans les instances des institutions monétaires et financières internationales, non pas par une représentation de la zone euro, mais par des représentations nationales.
Dans le Board du Fonds monétaire international, il y a 9 sièges européens sur 24. Alors que nous expliquons à la planète entière que nous sommes unis. Et les autres disent, pourquoi est-ce que vous êtes si nombreux? Pourquoi, lorsqu’il y a un représentant allemand qui ait pris la parole, un représentant italien, ou français doit prendre la parole pour dire, espérons-le, la même chose – ce qui n’est pas toujours le cas, lorsqu’ils s’expriment au sujet du même enjeu.
Je représente l’Eurogroupe au G7. Mais je n’ai pas le droit de siéger au G20. Monsieur van Rompuy représente l’Eurozone au niveau des chefs d’États et de gouvernements, au niveau du G20, mais ne représente pas au niveau du G7, ministres des Finances.
Je suis convoqué amicalement à Cannes pour négocier avec notre ami Papandreou, alors que je ne suis pas supposé être à Cannes. Mais comme ils ont besoin du président de l’Eurogroupe, pour leur expliquer que l’euro existe, je suis invité – et vu les performances de l’aviation militaire luxembourgeoise, ça se fait très rapidement – à Cannes pour expliquer notre truc, si j’ose dire.
Donc, nous sommes désorganisés, nous sommes un peu la risée de la planète entière.
Mais tout cela trouvera une solution naturelle. Parce que, en Europe, nous ne savons pas encore, nous constituons une espèce en voie de quasi-disparition. Déjà, nous sommes le continent le plus exigu, alors que nous pensons être les maîtres de la planète.
Au début du 20e siècle, sur la population mondiale, prise en son ensemble, il y avait 1 5e, 20 % d’Européens. Au début de ce siècle, nous étions 11 % d’Européens, des exemplaires remarquables, mais tout de même 11 % seulement. Au milieu du siècle, en 2050, il y aura encore 7 % d’Européens, et à la fin du siècle, au 1er janvier 2100, il y aura encore exactement 4 % d’Européens.
Alors, est-ce que vous pensez vraiment que le moment maintenant sera venu de nous remettre en pièces ? De découvrir la gloire de nos exclusivités nationales ? De nous opposer sur l’essentiel ? De nous faire la guerre économique entre nous ?
Ou est-ce que vous ne pensez pas que le moment est venu, une fois pour toutes, et définitivement, de rassembler les énergies, les talents, et les savoir-faire nombreux et multiples de l’Europe, pour faire de notre continent une place qui puisse parler – parce que le monde l’écoutera d’ici 50 années – au nom d’une certaine conception, et d’une certaine idée du vivre ensemble et de l’humanité ?
Je crois que l’Europe, en dépit de ses faiblesses, a des choses à dire au monde. Et nous ne devrions pas devenir ou rester nombrilistes, nous observer nous-mêmes, et ne pas regarder les autres.
Est-ce que l’Europe aura fait ce dont elle est capable, lorsqu’elle acceptera, jusqu’à la fin des jours, que meurent chaque jour 25.000 enfants de faim ? Ou est-ce que vous ne pensez pas que le devoir de l’Europe est aussi d’apporter une réponse aux nombreuses injustices qui traversent la planète, qui est la nôtre ?
Donc, je dis qu’il ne faut pas baisser les bras, qu’il y a des choses à faire en Europe, dans la zone euro, et que nous ne devons pas perdre patience.
Nous avons besoin pour faire cela, de la détermination et de la patience, dont ont besoin les longues distances et les grandes ambitions.
Merci.
|