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Daniel Desesquelle: Alors je vous avais promis un invité surprise venant à la fois d’un petit pays par sa taille, mais qui est en même temps un grand pays européen. Il est en ligne avec nous, c’est Jean Asselborn, le ministre des affaires étrangères du Luxembourg. Bonjour, Jean Asselborn.
Jean Asselborn: Bonjour, Monsieur Desesquelle.
Daniel Desesquelle: Alors si je peux me permettre cette expression, le Luxembourg est un vieux routinier des présidences européennes, il y en a eu 12 au total, c’est ça ?
Jean Asselborn: Il y en a eu 11 au total.
Daniel Desesquelle: 11. Alors si vous aviez, vous, un conseil à donner, en tant que petit pays à un autre petit pays?
Jean Asselborn: Écoutez, nous avons un professeur éminent en ligne, donc je ne veux pas être professeur maintenant de la Slovénie. Si vous me demandez conseil, peut-être trois choses : d’abord il faut pour toutes les décisions d’envergure consulter les grands, sans oublier tous les autres pays. Et je pense qu’à la fin du compte il faut mettre dans la sauce, il faut y mettre du sien, vraiment du sien, pour chaque décision qui sera prise.
Deuxièmement, il faut que chaque décision qui est prise, chaque processus de décision ne soit ni anti-russe ou anti-américain, ni pro-russe ou pro-américain et la même chose avec la Chine aujourd’hui, donc il faut que ce soit dans l’intérêt de l’Europe.
Et peut-être une troisième chose, je sais que c’est très, très difficile, mais il faut un certain consensus en politique nationale. C’est impossible pour un petit pays si la polémique intérieure domine pendant ces 6 mois. Je sais que c’est très, très difficile pour nos amis slovènes, parce que les élections sont en automne 2008 et si on a vu par exemple ce qui s’est passé en Autriche, le chancelier Schüssel a perdu les élections, les élections étaient aussi tout de suite après la présidence autrichienne, donc ce n’est pas facile. Mais il faut vraiment, pour un petit pays, je pense, il faut une solidarité en politique nationale pour pouvoir être en mesure de prendre le fardeau sur ses épaules.
Daniel Desesquelle: En tout cas c’est un subtile équilibre qu’il va falloir aux Slovènes pour réussir cette présidence, en tout cas à vous écouter. Est-ce qu’un petit pays peut influencer l’Union européenne?
Jean Asselborn: Oui, oui, oui. Le Luxembourg, enfin c’est un vieux adage, on était toujours le trait d’union entre la France et l’Allemagne, par notre culture, par nos langues. Puis la Slovénie, je pense qu’elle est très bien située géographiquement, mais aussi du point de vue culturel entre l’Italie, l’Autriche et puis tous les pays de l’Europe de l’est, tous les nouveaux pays - enfin si je dis nouveaux pays de l’Europe, il ne faut pas tomber dans le langage rumsfeldien qui est toujours d’actualité - mais les pays de l’est de l’Europe. Donc un petit pays comme la Slovénie, et surtout avec les défis de notre politique européenne sur les Balkans, c’est essentiel. Et je pense qu’elle peut nous apporter beaucoup, qu’elle va nous apporter beaucoup. Je suis sûr que l’ambassadeur, qui est un peu prudent et c’est normal pour un diplomate, mais tout le monde, même les grands et les petits et tous ceux qui sont entre les deux, vont aider la Slovénie pour que ce soit une bonne présidence.
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Daniel Desesquelle: Alors, Jean Asselborn, est-ce qu’on jugera la présidence slovène sur la façon dont elle aura résolu le différend ou elle aura participé à la résolution du différend entre les Serbes et les Kosovars ?
Jean Asselborn: Écoutez, c’est évidemment un défi énorme, mais je vous rappelle notre présidence en 2005 - c’était le pacte de stabilité, c’était les perspectives financières, c’était tout à fait autre chose - mais c’était aussi à cette époque là la Croatie. Maintenant, je suis certain que les Slovènes qui comprennent, comme vous avez dit, les Kosovars et les Serbes - je ne sais pas si c’est un avantage ou un désavantage - mais il faut faire comprendre, à mon avis, à la Serbie que leur avenir ce n’est pas le Kosovo ou dans le Kosovo. Et d’un autre côté, si je peux m’exprimer ainsi, l’avenir du Kosovo ce ne sera pas la Serbie, c’est une évidence. Maintenant, sans la Serbie on n’arrivera jamais à stabiliser les Balkans occidentaux. Donc la Serbie pour moi, c’est l’État clé et restera l’État clé.
Et là, ce que nous avons fait maintenant, vous savez qu’au Conseil européen du mois de décembre, nous avons pris en principe la décision d’inviter les Kosovars à ne pas procéder à une déclaration unilatérale d’indépendance jusqu’au début du mois de février. On va attendre ce qui va se passer maintenant en Serbie au mois de janvier, au début du mois de février.
Et puis cette mission d’être sur place en tant qu’Union européenne pour aider à créer l’État de droit au Kosovo, cette mission européenne qui est la plus importante de l’histoire de l’Union européenne avec plus de 1500 personnes, donc c’est une mission civile, c’est une mission civile. C’est police, c’est instituteurs, c’est des avocats et c’est des juristes. Donc là vraiment cette décision a été prise, on aura le 28 janvier un Conseil «Affaires générales» des ministres des Affaires étrangères très, très important et puis aussi certainement une suite au début du mois de février. C’est explosif, c’est très explosif, mais je pense que là, avec nos amis slovènes et toute la Communauté européenne, toute l’Union européenne sait qu’elle doit être solidaire sur ce point de vue, parce que si nous ne sommes pas solidaires, notre traité sur l’Union européenne où la politique étrangère joue quand même un rôle énorme, n’aura aucun sens.
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Daniel Desesquelle: Jean Asselborn, vous diriez la même chose ? Que ce soit la France qui précède ou qui succède, ça ne change pas grand-chose ?
Jean Asselborn: Je pense qu’évidemment chaque présidence a son importance. Je me rappelle encore le président Sarkozy - ce n’est pas une critique, c’est un fait que je vous dis - après la signature à Lisbonne il y a quelques semaines, la presse l’a demandé : et maintenant ? Et il a dit, et maintenant la présidence française. Donc, c’était évidemment un peu frustrant ou décourageant pour un pays comme la Slovénie. La Slovénie ce n’est pas seulement un trait d’union entre les présidences allemande et puis portugaise, et la présidence française, mais elle va apporter son propre impetus dans notre processus décisionnel.
Et on l’attend, la Slovénie, parce que c’est vraiment le pays, le premier pays, on ne l’a pas encore dit, le premier pays des nouveaux Etats membres qui prend cette présidence. Nous, les Luxembourgeois, on l’a fait 11 fois, comme vous l’avez dit. Donc on a une certaine routine, mais ce n’est plus les pays fondateurs puis l’Espagne, la Grèce, le Portugal, mais c’est vraiment un des pays de l’est qui en 2004 sont entrés dans l’Union européenne qui vont nous montrer aussi le chemin de la coordination. Et c’est très, très important.
Daniel Desesquelle: Jean Asselborn on l’a compris, c’est vraiment un changement, un tournant pour l’Union européenne.
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