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RTL: Vous êtes président de l’Eurogroupe des ministres des Finances de la zone euro. Est-ce que l’on peut dire ce soir que la tempête se calme, après la décision de la réserve fédérale américaine de baisser de trois quarts de points ses taux d’intérêts ?
Jean-Claude Juncker: Il y a des signes d’accalmie incontestables, mais il faudra voir l’évolution des choses au cour des jours à venir.
RTL: C’est-à-dire que là vous êtes prudent?
Jean-Claude Juncker: J’ai appris, m’exprimant sur des sujets de ce type, à être très prudent, oui.
RTL: Par exemple la bourse de Paris est repassée dans le vert après l’annonce. Ça a duré peu de temps, elle rebaisse de nouveau.
Jean-Claude Juncker: Enfin il est difficile d’apporter une interprétation unique et uniforme aux événements boursiers de ces jours. Il est évident que la crainte de la récession aux États-Unis a animé au sens négatif du terme les bourses hier et partiellement aujourd’hui. La réaction américaine, je veux parler de la réaction de l’administration américaine, n’a pas été ressentie par les marchés comme étant portée par un goût exagéré de conséquences, puisque les options annoncées par le président Bush semblent ne pas avoir satisfait les marchés boursiers.
RTL: Le plan Bush a été jugé insuffisant ?
Jean-Claude Juncker: Le plan Bush porte sur un volume équivalent à 1% du PIB. Manifestement les marchés boursiers ont estimé, tout comme les marchés financiers, que la réponse imaginée par l’administration Bush ne répond pas tout à fait à la situation. La ministre des Finances française, Madame Lagarde a invité, tout comme nous l’avons fait à l’Eurogroupe, les 15 ministres des Finances qui se partagent l’euro, à mieux expliquer et à expliciter la démarche de l’administration américaine.
RTL: Alors cette situation d’extrême fébrilité peut-elle avoir un impact sur l’économie, les économies européennes, Monsieur Juncker ?
Jean-Claude Juncker: Jusqu’au jour d’aujourd’hui nous n’avons pas ressenti en Europe un impact majeur sur l’économie réelle. Il faut bien voir que la situation européenne, je veux parler de la situation économique de la zone euro, n’est nullement comparable à la situation américaine. Nous avons des données fondamentales autrement plus solides. Nous avons abaissé nos déficits budgétaires, nous avons des excédants en termes de balance des paiements. Les taux d’emplois augmentent, les taux de chômage baissent et nous disposons en Europe de marges de manœuvre autrement plus larges que celles qui sont celles des États-Unis. Nous avions attiré pendant les deux années écoulées l’attention de nos amis américains sur les déficiences de la situation américaine, y compris celles qui sont structurelles. L’Europe est mieux alignée pour faire face à cette crise. Je ne vois pas un impact majeur à l’heure où nous sommes et compte tenu des évolutions que nous connaissons et que nous pouvons pressentir. Je ne vois pas d’impact majeur sur l’économie réelle de l’Europe. Ceci étant dit, les prévisions de croissance qui furent les nôtres en automne de l’année écoulée, doivent être révisées vers le bas. L’économie de la zone euro croîtra à des volumes inférieurs à 2% et donc légèrement en-dessous de notre potentiel de croissance.
RTL: Ça veut dire que l’Europe n’est pas à l’abri tout de même des conséquences d’une récession américaine ?
Jean-Claude Juncker: L’Europe n’est pas à l’abri, mais contrairement aux crises financières précédentes, l’Europe est autrement mieux outillée pour développer des mécanismes de défense qu’auparavant.
RTL: Donc vous estimez une croissance européenne qui devra être revue à la baisse ?
Jean-Claude Juncker: Je crois que les prévisions de croissance doivent tenir compte des événements récents, ceux d’aujourd’hui et de hier et des semaines précédentes, mais l’impact ne mettra pas en cause les politiques que nous sommes en train d’appliquer en Europe. La consolidation budgétaire doit se poursuivre, les réformes structurelles doivent se poursuivre. Les marchés financiers ont des réactions à très court terme. Je ne voudrais pas que le monde politique européen et que le monde économique européen suivent dans leur mauvais réflexe les marchés financiers. Il faut garder le sang froid, il faut garder une main tranquille et compte tenu de la politique qui est la nôtre, le pacte de stabilité révisé de l’union économique et monétaire, nous réservons tous les instruments dont nous avons besoin en cas d’affaiblissement et d’affaissement conjoncturel pour réagir.
RTL: Donc sang froid. Le président Sarkozy a dit sang froid et transparence nécessaires. Le secteur bancaire notamment doit faire preuve de transparence ?
Jean-Claude Juncker: Mais enfin je crois que le président français a raison sur les deux points. Il faut d’abord garder le sang froid, il ne faut pas surréagir, il ne faut pas se laisser entraîner vers des comportements excessivement exagérés. Et puis le monde financier doit savoir que nous avons besoin d’une dose supplémentaire de transparence pour qu’on comprenne mieux ce qui se passe.
RTL: Jean-Claude Juncker, les marchés des pays émergents ont également été touchés avec l’idée, le risque, en arrière-plan d’une récession mondiale. Est-ce que c’est un scénario qui peut être aussi envisagé ?
Jean-Claude Juncker: A vrai dire, je ne vois pas le risque d’une récession mondiale. Nous sommes en face d’un risque sérieux de récession aux États-Unis. Nous ne l’avions exclu, parce que nous avions pensé au cours des mois écoulés que l’atterrissage aux États-Unis serait un atterrissage doux. Il semblerait que nous nous dirigions plutôt vers une phase récessionniste. La chance pour l’Europe est que nous soyons plus forts que les États-Unis. Notre croissance est plus élevée, mais de toute façon l’Europe est mieux armée que les États-Unis. L’origine de la crise est aux États-Unis. Il ne faut pas prendre en Europe des mesures que seuls les États-Unis peuvent prendre.
RTL: Dernière question Monsieur Juncker, le 29 janvier prochain aura lieu à Londres une réunion avec Monsieur Sarkozy, Brown, Prodi et Madame Merkel. Nicolas Sarkozy a dit d’ailleurs qu’ils pourraient faire un certain nombre de propositions. Vous en attendez quelque chose ?
Jean-Claude Juncker: J’attends des propositions, mais il faut bien savoir que les quatre pays qui vont se réunir à Londres ne peuvent prendre aucune décision. Toutes les décisions importantes, dont la matière relève des 27 ministres des Finances, les décisions ou les pré-décisions, les propositions que les quatre collègues vont pouvoir formuler à Londres doivent être insérées dans le mécanisme décisionnel de l’Union européenne.
RTL: Vous voulez dire que ce genre d’initiatives de réunions peut être mal interprété par les pays qui n’y sont pas conviés?
Jean-Claude Juncker: Non, il y a chaque jour, sans qu’on en parle, des réunions entre deux ou trois gouvernements, portant sur des sujets précis. Maintenant il y aura cette réunion à Londres, mais c’est une réunion qui peut préparer les choses mais qui ne peut prendre aucune espèce de décision, puisque les décisions qui concernent les marchés financiers, leur meilleure régulation et réglementation, la dose supplémentaire que j’appelle de mes vœux en matière de transparence des marchés financiers relève d’une décision qui doit être prise à 27.
RTL: En tout état de cause, Monsieur Juncker, on retient ce que vous nous avez dit ce soir, à savoir que l’économie européenne est armée pour résister à cette tempête tout de même et qu’il ne faut pas surréagir.
Jean-Claude Juncker: Vous résumez mes propos avec l’élégance qui concerne votre station.
RTL: Merci beaucoup, Monsieur Juncker, pour le compliment. Cela dit, je précise, justement j’en profite pour dire que la bourse de Paris a fini en hausse, et bas en baisse, en hausse de 0,7%.
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