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Jean-Pierre Elkabbach: Monsieur le président Juncker, bonjour et merci de vous retrouver. C’est toujours un plaisir.
Jean-Claude Juncker: Bonjour.
Jean-Pierre Elkabbach: Le 8 mai marque la victoire des alliés contre l’Allemagne nazie. Pour l’Europe, est-ce que c’est encore une date mémorable ?
Jean-Claude Juncker: C’est une grande date, une date de l’histoire et une date qui compte pour les hommes d’aujourd’hui. Le fait que le 8 mai, les générations d’alors aient assisté, après tant de souffrances, tant de martyrs et tant de sacrifices, à la capitulation allemande, pour un Luxembourgeois représentant le Luxembourg, théâtre de toutes les guerres entre la France et l’Allemagne, ça reste un grand jour.
Jean-Pierre Elkabbach: Mais est-ce que l’ensemble de l’Europe célèbre suffisamment la fin de la 2e Guerre mondiale et le début d’une autre aventure, d’une autre histoire?
Jean-Claude Juncker: Le 8 mai était la fin de la 2e Guerre mondiale, de ce terrible conflit. Le 9 mai était le jour où Schuman enthousiasmât l’Europe entière par ses idées sur la Communauté européenne. [est interrompu]
Jean-Pierre Elkabbach: Comment appelle-t-on Robert Schuman?
Jean-Claude Juncker: A Bruxelles, le 9 mai est un jour férié. Donc, tous les fonctionnaires de l’Union européenne sont en congé. Ils appellent ça la Saint-Schuman.
Jean-Pierre Elkabbach: Et alors les citoyens européens, qui ne sont pas des fans de l’Europe, le 9 mai, à quoi doivent-ils penser ? À ce qui fut ce jour-là et avant, ou à ce que l’Europe pourrait réaliser dans l’avenir ?
Jean-Claude Juncker: Ils doivent d’abord se rendre compte que le 9 mai 1952, la 2e Guerre mondiale prenait vraiment fin, puisque Allemands, Français, Italiens et les 3 pays du Benelux décidaient de mettre ensemble, de fusionner, les instruments de guerre, que furent le charbon et l’acier. Ils doivent penser le 9 mai à l’histoire européenne telle qu’elle s’est développée à partir de là : un continent de paix, un continent pacifié, une solidarité continentale. Le 9 mai devrait être dans les 27 pays de l’Union européenne un jour férié, où ensemble, dans tous les pays de l’Union européenne, nous fêterions l’Europe dont nous sommes insuffisamment fiers.
Jean-Pierre Elkabbach: Jean-Claude Juncker, il y a une députée socialiste de Gironde, Madame Michèle Delaunay, qui propose de réunir en un seul jour férié les cérémonies du 8 mai et celles du 9, journée de l’Europe. Est-ce que c’est une manière de le célébrer, comme vous le laissez entendre vous aussi, en même temps et fortement ? Est-ce que ce serait mieux pour l’Europe ? Un seul jour, mais fort et férié pour tous ?
Jean-Claude Juncker: Oui, je crois ça, parce que l’Europe a besoin de symboles. Nous avons, au moment de la négociation sur le traité réformateur de Lisbonne, éliminé du préambule du traité l’hymne, le drapeau… [est interrompu]
Jean-Pierre Elkabbach: C’est dommage, non?
Jean-Claude Juncker: À mes yeux, c’est ridicule et ça va contre le cours de l’Histoire, parce que les européens avaient adopté le drapeau et l’hymne. Nous enlevons du traité ce qui est au centre de la sensibilité individuelle des Européens. Les hommes politiques l’ont éliminé, ce qui fut une faute lourde à mes yeux et donc, moi je voudrais que du 9 mai, nous fassions un jour férié partout en Europe.
Jean-Pierre Elkabbach: Jean-Claude Juncker, vous venez de dire que l’Europe a besoin de symboles. Est-ce que l’Europe, laissant son siège vide dans le stade de Pékin pour les Jeux Olympiques le 8 août, c'est-à-dire au moment de la cérémonie d’ouverture, ce serait un mauvais symbole ? Est-ce qu’il faut qu’elle soit là, l’Europe ?
Jean-Claude Juncker: Je crois très sincèrement que l’Europe doit être là, doit assister aux cérémonies d’ouverture des Jeux olympiques. Le monde a besoin de la Chine, la Chine a besoin du monde et par conséquent, Européens et Chinois ne doivent pas s’éviter, mais se parler directement, au lieu de discourir l’un sur l’autre, sans se parler directement.
Jean-Pierre Elkabbach: Et l’idée du boycott à cause des droits de l’Homme mal appliqués en Chine?
Jean-Claude Juncker: Je suis très sensible au sujet des droits de l’Homme. Les droits de l’Homme sont une exigence que nous nous imposons à nous-mêmes, par conséquent nous sommes fondés pour l’imposer aux autres. Cela fait partie de la nouvelle civilisation mondiale. Nous connaissons le problème du Tibet, il existe depuis longtemps. Nous devons, avec les Chinois, leur parler directement de ces problèmes, de l’autonomie culturelle, de l’autonomie religieuse du Tibet. Mais je ne vois pas, dans les récents évènements du Tibet, si dramatiques qu’ils étaient, une raison suffisante pour boycotter les jeux. Les Jeux olympiques vont transformer la Chine. Je suis convaincu de cela et donc il faut y assister.
Jean-Pierre Elkabbach: Mais est-ce qu’il faut que, par exemple Nicolas Sarkozy, président de la République française et de l’Union européenne dans quelques jours, attende l’accord unanime des 27 pour qu’il se prononce?
Jean-Claude Juncker: Le président Sarkozy sera le président de l’Europe au moment de l’ouverture des Jeux. Par conséquent, il aura mis tous les soins à une prise de décision unanime de l’Europe. Il représentera la France, il représentera l’Europe.
Jean-Pierre Elkabbach: Mais il faut le décider vite et l’annoncer vite?
Jean-Claude Juncker: Je crois qu’il faudra que nous annoncions notre venue avant le début de l’été.
Jean-Pierre Elkabbach: Vous êtes allé récemment en Russie et vous avez vu, il y a une quinzaine ou une vingtaine de jours, George Bush à la Maison Blanche. Que dit Bush et que disent Poutine et le nouveau président Medvedev ?
Jean-Claude Juncker: Le président Bush était très formel. Il va assister aux Jeux olympiques parce qu’il dit, et avec conviction, qu’il est préférable que le président des américains parle directement aux Chinois. Monsieur Poutine et le nouveau président élu, enfin qui est hier devenu président en Russie, m’ont dit exactement la même chose. Je ne comprendrais pas que le président américain y aille, que le président russe y aille et que l’Europe soit absente. Nous ne laisserons tout de même pas au soin des seuls Russes et seuls Américains le dialogue avec la Chine. Il y a une place pour l’Europe que l’Europe doit prendre.
Jean-Pierre Elkabbach: Je vais prendre une question d’actualité avec vous et qui scandalise. La Birmanie n’arrive même pas à compter ses morts. On parle maintenant de 100.000 morts et des milliers et de milliers de disparus. Et la junte militaire sinistre n’accepte pas l’aide humanitaire que le monde veut lui apporter. Contre un tel scandale, pourquoi personne ne lève-t-il la voix contre les généraux dictateurs, Monsieur Juncker ?
Jean-Claude Juncker: Nous avons avec le Myanmar des relations difficiles, en tant qu’Union européenne. Nous leur disons régulièrement, lors des réunions entre Asiatiques et Européens, ce que nous pensons de leur régime de terreur. Il saute aux yeux que ces types, aujourd’hui, alors que leur peuple est en train de crever, trouvent que le contrôle de leur territoire est plus important que l’ouverture des frontières pour permettre à l’aide humanitaire [est interrompu]
Jean-Pierre Elkabbach: Mais qu’est-ce qu’on fait ?
Jean-Claude Juncker: Je crois que le Conseil de sécurité – l’ONU doit tout de même servir à quelque chose – devrait adopter une résolution invitant ces généraux et ces messieurs de laisser entrer l’aide humanitaire internationale. C’est scandaleux, c’est inadmissible. Kouchner a parfaitement raison de faire appel aux Nations unies pour régler ce problème.
Jean-Claude Juncker: Un mot, quand on lit la liste des dons et des aides à la Birmanie, on se dit tout de même, je donne quelques chiffres : l’Allemagne et l’Espagne ont octroyé chacune 500.000 euros, la Commission européenne 2 millions d’euros, la Chine 650.000, la France 200.000 euros, le Japon 172.000, l’Inde envoie un bateau. On a l’impression de se moquer de [inaudible] et de la morale.
Jean-Claude Juncker: Les montants, Monsieur Elkabbach, que vous citez, étaient les premières annonces. Donc l’aide qu’on appelle d’urgence, l’aide qui est supposée arriver le 2e jour : elle n’arrive pas. Il est évident que lorsque les frontières s’ouvriront, et je suis convaincu qu’elles devront s’ouvrir, l’aide internationale atteindra des proportions qui ne sont nullement comparables aux montants modestes initiaux. Je crois d’ailleurs que l’Europe devrait développer un véritable programme de reconstruction du Myanmar. C’est une chance unique. D’abord ces gens déjà malheureux sont plongés dans une tristesse, à l’échelle de leur pays. Ils n’ont rien. Les généraux ne veulent rien admettre. Alors, que l’Europe se mette en place pour faire en sorte de mettre sur pied un véritable plan de reconstruction !
Jean-Pierre Elkabbach: Mais l’Europe, on n’est plus à l’époque de la PAC où on négociait à 6, on n’est plus 15, on est 27. Pour mettre d’accord les 27, est-ce qu’on ne peut pas dire comme Michel Rocard, même si Jean-Pierre Jouyet n’est pas d’accord : "L’Europe politique est morte à 27 ?"
Jean-Claude Juncker: Non je ne crois pas que l’Europe politique soit morte. Elle est devenue plus difficile, mais elle est devenue d’autant plus nécessaire que le nombre des pays membres de l’Union européenne s’est agrandi. Nous sommes 27, donc nous sommes plus forts. Faisons de notre force un véritable instrument de politique internationale !
Jean-Pierre Elkabbach: À condition de ne pas être divisés. Avec votre expérience, Monsieur Juncker, comment expliquez vous qu’en dehors de l’Espagne, la plupart des gouvernements de l’Europe basculent ou peuvent basculer à droite ?
Jean-Claude Juncker: Enfin, je n’ai jamais pensé qu’il faudrait comparer les différentes gauches et les différentes droites entre elles. Elles sont très diverses et très différentes. Dans une classification internationale, j’apparaîtrais sans doute comme un conservateur et un homme de droite. Ce n’est pas le jugement que je m’apporte.
Jean-Pierre Elkabbach: Mais par exemple Prodi ou Berlusconi, est-ce que c’est la même chose ? Est-ce que Tony Blair, Gordon Brown ou quelqu’un d’autre plutôt conservateur, c’est la même chose à l’égard de l’Europe ? Pas forcément, non ?
Jean-Claude Juncker: Est-ce que Tony Blair et Mitterrand étaient la même chose? Non ! Tout de même, ils étaient les leaders des partis socialistes français et britanniques. Donc, je me méfie de ces catégorisations transnationales qui ne font pas forcément de sens.
Jean-Pierre Elkabbach: D’accord. Mais une question : qu’est-ce que vous attendez, Monsieur Juncker, de la présidence française de l’Union européenne dans moins de 2 mois ?
Jean-Claude Juncker: C’est une présidence que j’envisage avec beaucoup de sympathie, oui, même de l’enthousiasme. C’est d’abord pour la France l’occasion, 3 ans après le « non » au traité constitutionnel, de se réconcilier définitivement avec l’Europe. La France doit entraîner les autres vers une intégration politique plus articulée, la France trouvera sur son agenda présidentiel plusieurs nécessités auxquelles elle sera confrontée : mettre en place le nouveau régime institutionnel, commencer la réforme de la Politique agricole commune, faire en sorte que le paquet « énergie climat » proposé par la Commission soit définitivement sur les rails avant la fin de l’année.
Jean-Pierre Elkabbach: Ça fait un sacré paquet ça ?
Jean-Claude Juncker: Oui ça fait beaucoup de travail, mais la France est une grande République.
Jean-Pierre Elkabbach: Quand vous voyez la chancelière Merkel et Nicolas Sarkozy, vous vous dites qu’ils jouent la comédie l’un l’autre, que l’un force l’autre. Comment voyez-vous le couple franco-allemand et en tout cas ce couple-là, Merkel-Sarkozy ? Entre nous ?
Jean-Claude Juncker: Entre nous et très intimement, le couple Sarkozy-Merkel fonctionne, comme tous les couples qui les avaient précédés. L’alliance, l’amitié, oui la fraternité entre la France et l’Allemagne sont essentielles pour la construction européenne. Le moteur franco-allemand n’est plus suffisant. Il doit pouvoir prendre appui sur les forces des autres. Mais si la France et si l’Allemagne devaient se diviser sur l’Europe, l’Europe aura perdu son ancrage.
Jean-Pierre Elkabbach: Monsieur Juncker, on vous entend, vous parlez très bien français…
Jean-Claude Juncker: Je sais, oui.
Jean-Pierre Elkabbach: C’est évident. Mais dans les institutions internationales et européennes, on parle de plus en plus l’anglais. Il paraît que même les ministres français parlent maintenant anglais. Est-ce qu’il faut défendre la langue française ?
Jean-Claude Juncker: Je crois qu’il faut défendre la langue française. C’est une très belle langue, difficile oui, mais très belle. J’aime la mélodie française lorsque quelqu’un s’exprime en français. J’aime la musique qui remplit les salles et qui est différente, lorsqu’elle joue en français, de toutes les autres musiques qu’on nous propose. Je crois que ceux qui sont francophones et ceux qui sont membres de la francophonie, ce qui constitue tout de même un lien fondamental intact, entre ceux qui parlent français, devraient être fiers de langue qu’ils parlent.
Jean-Pierre Elkabbach: Monsieur Juncker, aujourd’hui tout le monde craint les effets de la mauvaise santé de l’économie américaine. Et vous ?
Jean-Claude Juncker: Je suis inquiet. Je crois que la crise financière n’est pas arrivée à son terme, mais je constate tout de même que l’Europe résiste bien à ce choc extérieur. Elle résisterait moins bien s’il n’y avait pas la monnaie unique. La monnaie unique nous protège contre les chocs externes, contre la montée, terrible finalement, des prix pétroliers, contre les chocs externes d’origine politique et je constate que l’économie européenne se porte beaucoup mieux que l’économie américaine, alors que normalement le contraire était vrai.
Jean-Pierre Elkabbach: Oui mais les citoyens de l’Europe, ou en tout cas les citoyens français, qu’on connaît bien, pensent que si l’euro est un succès, ce n’est pas forcément un pour eux ?
Jean-Claude Juncker: C’est qu’ils se trompent sur ce point. Je n’ignore pas que pour beaucoup de nos concitoyens l’euro est synonyme de perte de pouvoir d’achat, alors que le contraire est vrai. Si l’euro n’était pas là et si les cours pétroliers montaient comme ils sont en train de monter, les prix d’essence à la pompe seraient de 20 ou 30% plus élevés.
Jean-Pierre Elkabbach: Ou mais en même temps la parité euro – dollar : quelle serait la meilleure parité, le président de l’Eurogroupe peut nous le dire, entre l’euro et le dollar ?
Jean-Claude Juncker: Le président de l’Eurogroupe ne vous donnera jamais une réponse à cette question, parce qu’il n’a pas envie de donner de nouvelles cibles aux marchés financiers.
Jean-Pierre Elkabbach: Mais est-ce que le chiffre actuel est-il normal ou anormal ?
Jean-Claude Juncker: Les cours de change devraient mieux refléter les données économiques fondamentales. Nous n’aimons pas la volatilité excessive des cours de change et les mouvements brusques que nous avons pu observer.
Jean-Pierre Elkabbach: Allez, une dernière question. Comment, Monsieur Juncker, vous dessineriez-vous le profil du prochain président, au 1er janvier 2009, du Conseil européen des chefs d’État et de gouvernement ?
Jean-Claude Juncker: Il doit aimer l’Europe. Il doit savoir ce que sont les Européens, ce qu’ils représentent. Il doit connaître les nuances et les paysages des 27 pays. C’est quelqu’un qui doit savoir qu’il aura pour tâche de parler pour les Européens et donc pour obligation d’animer les travaux de l’Europe et de les faire avancer.
Jean-Pierre Elkabbach: Quand vous en parlez comme cela, est-ce que vous avez un miroir en face de vous ?
Jean-Claude Juncker: Je ne me regarde jamais dans le miroir. Après m’être rasé ce matin, je ne me regarde plus dans le miroir.
Jean-Pierre Elkabbach: Et si on vous le proposait, est-ce que vous diriez non à ce poste ?
Jean-Claude Juncker: Enfin, je ne crois pas qu’il serait très utile que je vous donne une réponse sans nuances, puisque le traité réformateur n’est pas encore ratifié, et puis il faudra voir [est interrompu]
Jean-Pierre Elkabbach: D’accord, je comprends, je comprends
Jean-Claude Juncker: …vous avez compris.
Jean-Pierre Elkabbach: Oui, mais ce que vous pouvez dire, c’est que ce président-là, qui va être le visage et le symbole de l’Union européenne, et vous en parlez, il aura beaucoup de boulot ?
Jean-Claude Juncker: Il aura beaucoup de boulot et il doit savoir qu’il doit respecter la méthode communautaire, c'est-à-dire l’équilibre interinstitutionnel entre Conseil, Commission et Parlement. Ce ne sera pas le grand chef de l’Europe, mais ce sera le grand facilitateur d’Europe.
Jean-Pierre Elkabbach: Merci président Juncker. À bientôt.
Jean-Claude Juncker: Merci à vous et à bientôt.
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