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> home > Salle de presse > Interviews > 2008 > Octobre 2008 > Jean-Claude Juncker au sujet du Conseil européen

Interview
Jean-Claude Juncker au sujet du Conseil européen
"France 24" du 16-10-2008

Vers le niveau supérieur

Caroline de Camaret: Bonjour à tous, et merci de nous rejoindre pour ce grand entretien de France 24. Alors, pour commenter le Conseil européen, qui se tenait aujourd’hui à Bruxelles, nous sommes en compagnie de Jean-Claude Juncker. Bonjour.

Jean-Claude Juncker : Bonjour.

Caroline de Camaret : Vous êtes le Premier ministre du Luxembourg, mais surtout le président de l’Eurogroupe.

Le sommet d’aujourd’hui a abouti à un accord à 27 sur le dossier financier. Est-ce que pour vous ce plan règle la plupart des problèmes de tous ?

Jean-Claude Juncker : Aujourd’hui, notre première intention était de faire adopter le plan, sur lequel nous nous étions mis d’accord en tant qu’Eurogroupe dimanche à Paris, par les 27. Je crois, qu’en étant adopté par l’ensemble des pays de l’Union européenne, le paquet parisien de l‘Eurogroupe gagne en crédibilité et en volume.

Et je crois aussi que les éléments que nous avions alignés dimanche dernier à Paris, montrent le caractère de réaction rapide de l’Eurogroupe, la façon coordonnée d’aborder les choses, et par là le caractère complet du dispositif que ce plan a mis en place. Par conséquent je crois qu’il n’y a pas de faute par omission dans ce paquet.

Caroline de Camaret : Alors, vous allez être l’un des 4 membres de la cellule d’alerte financière. À quoi est-ce qu’elle va servir? À quoi est-ce qu’elle aurait servi avant la crise ?

Jean-Claude Juncker : Avant la crise elle aurait pu servir à la circulation rapide d’informations. Dès que quelqu’un apprend quelque chose il en informe les autres.

Pendant la crise elle a déjà fonctionné. Les entretiens téléphoniques nocturnes, diurnes, répétés et répétitifs que nous avons eu – le président Sarkozy, le président Trichet, Monsieur Barroso et moi-même – étaient innombrables. Donc, cette cellule de crise fonctionne déjà. Elle va être équipée autrement sur le plan technique, mais la cellule fonctionne déjà à cause de la crise.

Caroline de Camaret : Alors, certains voudraient aller quand-même jusqu’à un superviseur européen, et puis mondial. Est-ce qu’il faut juste coordonner la supervision ? L’opinion publique demande plus de régularisation et de supervision, on comprend bien.

Jean-Claude Juncker : Nous avons un réel problème de supervision. C’est vrai en Europe, c’est vrai sur un plan plus intercontinental. L’essentiel n’est pas de nous doter d’une autorité de surveillance et de supervision centrale, qui aurait son siège à Bruxelles ou à Luxembourg. L’essentiel est de nous mettre d’accord sur les même règles qui doivent être appliquées avec la même intensité partout dans les pays européens.

À Bruxelles, j’ai suggéré que les dirigeants des autorités de surveillance nationales se rencontrent une fois par mois pour échanger les informations, avec effet immédiat. C’est essentiel.

En outre, le fait de limiter l’effort de supervision, de transparence et de régulation à l’Europe serait une voie qui ne nous conduirait pas loin. J’ai évoqué samedi dernier avec le président Bush, à Washington, des modalités que l’on pourrait mettre en pratique pour améliorer la supervision sur le plan mondial. Ce ne sera jamais une seule autorité, mais que les même règles soient applicables partout, voilà ce qui nous parait être l’essentiel.

Caroline de Camaret : On semble un peu désigner du doigt justement ces Américains, après deux décennies de dérégulation, avec les hedge funds, avec des agences de notation qui sont en panne. Est-ce que, pour vous, vous renvoyez aussi la responsabilité de cette crise, qu’on n’a pas pu anticiper, de l‘autre côté de l’Atlantique ?

Jean-Claude Juncker : Oui et non. Oui, parce que nous avons tous été un peu à la traîne de cette pensée unique qui voulait que la frénésie déréglementaire sans bornes et sans gêne serait payante. On nous a expliqué pendant deux décennies que les seules forces du marché seraient suffisantes pour éviter tout problème.

Mais du même moment, je dois dire que non, je n’attribue pas la seule responsabilité aux Américains et au monde anglo-saxon, parce que, sur beaucoup de points, nous les avons suivis. Ce fut une faute et ce fut la nôtre. Moi, je n’ai jamais aimé le capitalisme tel qu’il a été et tel qu’il a échoué. Je n’ai jamais aimé cette forme de capitalisme financier, qui veut qu’on puisse devenir riche et connaître le bien-être sans travailler. Je n’ai jamais aimé ces publicités qui disaient, laissez travailler votre argent pour vous.

Il faut travailler soi-même et je voudrais que le capitalisme soit moins une affaire d’aventuriers que d’entreprises. Je plaide résolument la cause d’un capitalisme d’entreprenariat et je voudrais que l’on arrête de critiquer d’une façon systématique l’existence de normes, de règles. Je crois que le monde moderne et globalisé a besoin de règles et de normes.

Caroline de Camaret : Plus de règles ou plus d’État ? Parce qu’on voit bien que l’État redevient un acteur important, qu’il fait son retour en force au moment où on nous expliquait qu’on n’en avait pas besoin.

Jean-Claude Juncker : Je constate le grand retour des gouvernements et des États. Si vous êtes Premier ministre, vous n’avez pas à vous plaindre. Pendant les dix dernières années, on a toujours dû s’excuser lorsqu’on prenait une initiative de politique économique. On a dû, à chaque fois, se soumettre à des questions pénibles lorsqu’on avançait une idée pour mieux encadrer les marchés financiers ou le monde financier d’une façon générale. Qu’on ait redécouvert les vertus de la norme démocratique légitimée sous l’effet et l’impacte de cette crise, voilà ce qui n’est pas pour me déplaire.

Caroline de Camaret : Dans sa conférence finale, Nicolas Sarkozy a beaucoup épinglé les paradis fiscaux. En tant que Premier ministre du Luxembourg, ça vous plaît comme type de propos ?

Jean-Claude Juncker : Je crois que c’est une démarche qu’il faut instituer. Le monde financier, s’il veut être davantage moralisé, ne doit pas voir évoluer en son sein des paradis fiscaux, qui ne respectent aucune règle, aucune norme et qui se soustrairaient à toute forme de surveillance.

Caroline de Camaret : Vous faites une différence entre les paradis fiscaux, parce que vous n’êtes effectivement pas sur la liste noire des paradis fiscaux.

Jean-Claude Juncker : Lorsque le Premier ministre français ou le président de la République désignent du doigt les paradis fiscaux, il y a bien d’autres territoires rapprochés de la France que le Luxembourg, auxquels ils doivent penser lorsqu’ils s’expriment de cette façon-là. Moi, je ne me sens pas du tout visé.

Caroline de Camaret : D’accord. Les Tchèques parlent d’un communisme financier en Europe. Est-ce qu’on va trop loin dans l’autre sens de la nationalisation ?

Jean-Claude Juncker: Non, je crois qu’il ne faut pas pousser la pendule avec véhémence et force d’un coin vers l’autre. Mais, nous devons imposer d’avantage de règles. Voilà ce qui me parait évident. Et qui dit règles ne dit pas communisme. Je n’avais jamais l’impression que le suffrage universel était la source de toute réglementation dans un système communiste, alors que dans nos démocraties parlementaires, c’est les parlements qui décident, et donc les citoyens.

Nos amis tchèques doivent, eux aussi, tirer les leçons de ce qui est en train de nous arriver, de nous tomber dessus. On ne peut pas rester les bras croisés et nous dire que la crise va passer, que c’est un mauvais moment qui va passer. Non, je voudrais que tout le monde sache que le monde financier d’après crise ne sera plus le monde financier tel qu’il était à la veille de la crise. Nous devons changer, sinon d’autres que nous auront à vivre les mêmes moments désagréables.

Caroline de Camaret : Et ce nouveau Bretton Woods II, est-ce qu’il va avoir lieu ? Est-ce qu’il va être couronné de succès assez vite ? Vous le croyez vous ? Même si l’administration américaine est en plein changement et qu’il y a des élections.

Jean-Claude Juncker : C’est un inconvénient majeur, mais on doit pouvoir le contourner. Je crois que cette réunion du G7 élargi, qui devra porter sur la fondation nouvelle du système financier, doit avoir lieu avant la fin novembre et doit être préparée dans de bonnes conditions y compris sur un plan européen. On ne peut pas réunir le G7 élargi avec la Chine, l’Inde, un pays arabe, que j’espère, et un pays africain, que j’exige, sans que nous ayons préparé convenablement et dans le détail les messages européens qu’il s’agira de présenter aux autres.

Caroline de Camaret : Alors, justement, nous avons maintenant un accord à 27, ça devrait être un message très positif. Pourtant on voit que les marchés sont encore assez sensibles, alors qu’on multiplie ces annonces positives. Qu’est-ce qui fait que les marchés sont à ce point volatils ?

Jean-Claude Juncker : Je crois qu’il ne faut pas avoir l’œil rivé chaque jour sur les cours boursiers. Je crois que nous devons savoir que le paquet de l’Eurogroupe et du Conseil européen est un paquet de confiance. Les différents éléments de confiance mettent du temps à gagner du terrain et à pénétrer les marchés financiers.

Ils ne manqueront pas de le faire. Il ne faut pas confondre non plus cours de bourse et solvabilité des banques. Voilà deux notions et deux concepts différents. Je suis convaincu que les décisions européennes, que nous avons prises, contribueront à rétablir la confiance sur les marchés financiers. Ce n’est pas pour demain. Je n’ai jamais cru aux miracles, et je ne crois pas aux miracles financiers, mais ça va arriver.

Caroline de Camaret : Alors, juste une dernière question sur le paquet climat. Il y a eu quand-même une forte tension, et on l’a senti, avec notamment les pays de l’Est, la Pologne, qui estime qu’on lui demande un peu trop, et aussi avec certains pays industrialisés – je pense à l’Allemagne et à l’Italie – qui pensent que leurs entreprises seraient moins compétitives si elles devaient se lancer dans la chasse au CO2. Est-ce qu’on va réussir à conserver cette ambition, d’avoir une Europe plus propre, en pleine crise économique ?

Jean-Claude Juncker : Les crises financières passent, parce qu’on fait quelque chose. La crise climatique va rester si on ne fait rien. C’est un enjeu hautement plus important à long terme que la crise financière.

Nous avons décidé, sous l’impulsion exigeante du président de la République de nous tenir au calendrier, de boucler ce dossier pour la fin de l’année, étant entendu que les situations spécifiques de différents États membres doivent être mieux prises en considération. C’est vrai pour les pays industrialisés, c’est vrai pour le mien, c’est vrai pour nos amis de l’Europe centrale et de l’Europe orientale. Mais j’ai confiance dans le doigté de la Présidence française pour mener à bon port ce dossier ultra difficile.

Caroline de Camaret : Juste une toute dernière question finalement : On voit bien qu’il y a une sorte de dispute entre deux chefs d’État pour le leadership en Europe aujourd’hui, Nicolas Sarkozy et Gordon Brown, qui s’attribuent la paternité de tous ces plans de relance. Vous dites quoi ?

Jean-Claude Juncker : Chez moi, ça provoque amusement et sourire. Mais je ne vois pas le président de la République engagé dans un tel jeu compétitif. Il fait son travail, il le fait d’une façon excellente.

Et qu’un Premier ministre britannique commencerait à s’intéresser aux conditions européennes, si vous le voyez de cette façon, voilà ce qui serait une bonne nouvelle, parce que jusqu’à présent leur préoccupation était d’abord insulaire.

Caroline de Camaret : Merci beaucoup de cet entretien, Jean-Claude Juncker. À très bientôt pour un nouvel entretien sur France 24.



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