|
paperJam: Monsieur le ministre, quel bilan tirez-vous de votre premier mandat à la tête du ministère de l’Economie et du Commerce extérieur?
Jeannot Krecké: Le bilan, ce sont les électeurs qui vont le tirer! Personnellement, ces quatre années et demie ont été passionnantes. Nous avons pu mettre en route un certain nombre d’orientations nouvelles.
Je pense en premier lieu à la logistique. L’ancien site WSA est en cours de réhabilitation et le groupe Transalliance y est déjà actif. A Contern, il y a également de l’activité et il y a des extensions de certaines entreprises, même si la situation est plus difficile ces derniers temps. Il y a des gens qui investissent et qui continuent à grandir. Les produits qui sont acheminés via le Luxembourg le seront toujours après la crise.
Nous avons également mis le Luxembourg sur la carte en matière de technologies de la santé, en partenariat avec trois centres de recherche américains de renommée mondiale. La première pierre de la biobanque sera posée fin avril. Là où je suis agréablement surpris, c’est de constater l’engouement de plusieurs sociétés qui, dès à présent, veulent s’installer au Luxembourg sachant que cette biobanque va exister. A tel point que nous allons devoir, de toute urgence, modifier certains points techniques dans les dispositions législatives, par exemple celles relatives à l’activité des laboratoires, afin de pouvoir répondre à ces attentes.
paperJam: Quel est l’intérêt de ce développement pour le Luxembourg?
Jeannot Krecké: Nous sommes en train de réaliser un environnement favorable pour la constitutiond’un groupe, d’une société qui va faire l’accompagnement de l’établissement de ces firmes. Il y aura la SNCI, la BCEE, ainsi qu’un grand groupe étranger qui va amener des compétences spécifiques pour évaluer les projets qui seront présentés.
Bien sûr, ce n’est pas ce secteur qui fera vivre le pays demain, au niveau des recettes fiscales. Mais ça va lui donner une nouvelle orientation et permettre le développement d’un secteur jusqu’alors absent, qui va se baser sur le savoir-faire et non plus sur des niches de souveraineté ou des niches légales. C’est un pas énorme que nous venons de franchir, avec quelque chose de solide et de durable.
Nous sommes en train de développer un schéma similaire pour les éco-technologies. Autrement dit, nous avons fait avancer les choses dans trois secteurs qui n’étaient pas, jusqu’alors, des secteurs d’attrait.
paperJam: Pourquoi le dossier des technologies de la santé est-il géré par le ministère de l’Economie et du Commerce extérieur et non pas par le ministère de la Santé?
Jeannot Krecké: Dans le cas présent, il ne s’agit pas que d’un simple projet de recherche. Nous voulons développer tout un secteur économique, ce qui implique de devoir bâtir autour des compétences de recherche. Nos trois ministères (Economie, Santé et Recherche, ndlr.) travaillent ensemble, mais c’est nous qui assurons le pilotage du projet, car nous avons développé l’ensemble de la stratégie.
Nous avons néanmoins très rapidement buté sur la question du niveau de connaissance et d’expertise, ce qui nous a amenés à rechercher, ailleurs, des partenaires nous amenant expérience et crédibilité. Nous avons trouvé un bon relais auprès des centres de recherche publics et de l’université, ainsi qu’au niveau des centres de recherche américains. Tout le monde travaille ensemble et nous construisons le projet autour de ces compétences.
paperJam: Vous avez également évoqué les éco-technologies. N’est-ce pas là un secteur qui est déjà très sollicité? Tout le monde en fait, aujourd’hui…
Jeannot Krecké: Oui, sans doute, mais celui qui n’en fait pas passe justement à côté de quelque chose d’essentiel! Il faut par exemple développer des techniques permettant de limiter la consommation en carburant au niveau des voitures. Mais nous avons déjà ce genre de compétences ici, avec des sociétés comme Delphi. L’idée est de pouvoir également développer ces technologies qui trouveront d’autres applications dans d’autres domaines: le privé, l’habitation…
Nous devons également essayer de trouver un meilleur rendement au niveau des ressources. Les déchêts sont, par exemple, quelque chose dont on ne tire pas suffisamment profit ici. On parle aussi beaucoup de constructions à énergie basse, voire à énergie zéro. Demain, il sera aussi question de la qualité de l’eau. C’est la société, dans son ensemble, qui est de plus en plus sensible à ces éléments-là.
On ne peut pas se contenter d’implanter des choses au Luxembourg. Il faut faire mûrir des idées. Nous avons recensé 180 firmes qui travaillent dans ce secteur, mais on ne les a jamais mis ensemble, en établissant une stratégie. Essayons de voir quelles sont les synergies possibles et que chacun ne travaille pas dans son coin. Il est possible d’en faire un élément de promotion vers les autres pays.
paperJam: Pour en revenir au volet logistique, le développement des infrastructures de transport permet-il d’accompagner efficacement l’émergence de ces pôles logistiques?
Jeannot Krecké: J’identifie deux centres d’intérêt. Le premier, c’est l’aéroport, le cargo center, Cargolux et la zone de fret de Contern. Cela donne déjà une bonne crédibilité et une certaine masse critique. Au travers le cargo center, tous les grands groupes internationaux de logistique sont présents au Luxembourg. Bien sûr, actuellement, les activités souffrent un peu. Mais les affaires vont redémarrer prochainement et il est important que les équipes soient déjà en place.
Notre second point d’attrait est celui du rail. Nous prenons avantage de la situation de Bettembourg-Dudelange pour développer la logistique en relation avec les ports, où nous n’avons quasiment rien, et avec le sud européen au travers de l’autoroute ferroviaire gérée par Lorry Rail. Là aussi, les temps sont difficiles actuellement, mais les lendemains seront meilleurs.
Il est essentiel, pour nous, de développer cette logistique à deux volets: une composante fret aérien et une autre rail/ports.
paperJam: Il se pose aussi le problème des vols de nuit, qui freine quelque peu l’activité de fret…
Jeannot Krecké: On le sait, la compagnie israélienne El Al est partie en raison de l’interdiction des vols de nuit. Cela a, par ailleurs, entrainé le départ de l’opérateur Swissport, mais sans doute souffraient-ils également d’un manque d’infrastructures vis-à-vis de Luxair et de son cargo center.
Pour ce qui est de la problématique des vols de nuit, pour laquelle il n’y a pas de solutions compte tenu de la proximité des zones résidentielles, il faut travailler sur d’autres éléments compétitifs. Ne pourrait-on pas, ainsi, travailler sur des facilités en matière de douanes? Sur les taxes d’atterrissage? Les vols de nuit, c’est un point. Mais la qualité du service et le prix en sont deux autres importants également.
La nouvelle direction du cargo center a bien compris qu’il faut être aussi commercial, et pas seulement gestionnaire d’infrastructures, et faire davantage que de se contenter de mettre seulement un cargo center à la disposition des clients.
paperJam: N’y a-t-il pas, parfois, des problèmes de conflits d’intérêts avec le ministre des Transports?
Jeannot Krecké: Nous sommes globalement sur la même longueur d'onde, même s’il a, forcément, des vues parfois différentes notamment en matière de régulation, surtout qu’il a aussi sa casquette de ministre de l’Environnement. Nous arrivons cependant toujours à trouver le juste compromis nécessaire, ce qui rend notre collaboration excellente.
Parallèlement à tous ces développements, l’intérêt des acteurs des secteurs des technologies de l’information et du commerce électronique continue à croître, en dépit de l’échéance de 2015 marquant la fin du système en vigueur en matière de TVA…
Nous venons en effet de convaincre RealNetworks (la société qui commercialise, entre autres, Real Player), de venir s’établir ici, après trois années de discussions. Ils viennent, tout en sachant qu’en 2015, les règles concernant la TVA vont changer. Mais ils ont compris leur intérêt à venir au Luxembourg et de pouvoir bénéficier d’un environnement économique et un cadre de vie favorables.
paperJam: Quels enseignements tirez-vous de ces récents développements?
Jeannot Krecké: J’ai surtout appris que l’on n’aura plus rien gratuitement. Il faut s’investir dans la promotion pour attirer le business et il faut investir dans les infrastructures et l’encadrement général, comme nous venons de le faire avec les projets américains en matière des technologies de la santé. Il nous faut également investir dans les infrastructures de formation, afin de pouvoir compter sur un background scientifique bien établi. Nous n’allons pas facilement, à l’avenir, développer de nouveaux secteurs, mais il est indispensable de pouvoir offrir quelque chose de concret aux nouveaux investisseurs.
paperJam: Le dossier de l’indépendance énergétique du pays a également occupé une bonne partie de votre mandat. Etes-vous satisfaits de la voie suivie?
Jeannot Krecké: Nous avons mis en place un cadre légal pour lequel l’Agence Internationale de l’Energie nous a félicités au regard des progrès accomplis. Nous avons également fait ce qu’il fallait pour que nous ayons de meilleurs raccordements avec les pays voisins en ce qui concerne l’approvisionnement d’électricité et de gaz. Enfin, nous avons fusionné les trois sociétés Cegedel, Saar-Ferngas et Soteg pour en faire un acteur régional unique intégré, NewCo.
J’étais, par ailleurs, dernièrement à Moscou, où je suis en pourparlers avec Gazprom, dans le cadre du projet développé conjointement en Allemagne (en mai 2007, Gazprom et Soteg avaient signé un accord sur la construction commune d'une centrale turbine gaz vapeur de 800 MW, ndlr.).Dans le sillage de la crise économique globale Gazprom avait mis en attente notre projet commun à Eisenhüttenstadt. A Moscou nous avons pu nous mettre d’accord avec Gazprom de réaliser le projet en deux étapes dont la première permettra à NewCo de réaliser la moitié du programme d’investissement prévu, avec une première tranche de 400 mégawatts, alimentée par un approvisionnement gazier garanti par Gazprom. Les 400 autres MW seront réalisés ensemble avec Gazprom dans une seconde étape,.
paperJam: Qu’en est-il des développements en matière d’accompagnement des entrepreneurs?
Jeannot Krecké: Le cadre légal au niveau des aides a été remodelé totalement dans différents domaines. Nous aurons notamment une nouvelle structure pour la gestion des incubateurs, en nous basant sur un modèle innovant que nous venons d’aller étudier en Israël. Nous partons du principe qu’il ne suffit pas de louer les locaux, mais aussi d’encadrer les gens qui ont des bonnes idées, mais qui ne sont que des entrepreneurs et n’ont pas toujours les bons réflexes managériaux. Nous sommes en train de mettre en place une nouvelle structure qui pilotera l’ensemble des incubateurs existants - Foetz, Belval et d’Esch-Schlassgoart- et à venir.
Nous avons également constaté qu’il faut associer très tôt la problématique du financement et c’est au travers des fonds à capital-risque que se fera cet accompagnement. Les investisseurs sont évidemment intéressés à ce que l’argent ne soit pas perdu! Ce sont eux qui suivent et surveillent de près ce qui se passe et exigent même des entrepreneurs qu’ils aient les ressources nécessaires au niveau management. J’avais un peu sous-estimé cet élément d’encadrement et nous avons peut-être trop laissé certains entrepreneurs livrés à eux-mêmes.
paperJam: Cela veut-il dire aussi que vous prônez le développement du venture-capital?
Jeannot Krecké: Le capital-risque doit en effet venir. On en parle beaucoup, mais au final, très peu est concrètement mis en œuvre au Luxembourg. Il faudra donc aller le chercher ailleurs.
paperJam: A côté de toutes ces réussites que vous venez de mentionner, avez-vous des regrets sur des projets non aboutis au cours de ces quatre années et demie?
Jeannot Krecké: La première chose qui me vient à l’esprit, c’est le constat que pour développer tout cela, il faut du temps. Beaucoup de temps. Beaucoup trop.
Par ailleurs, il y a le constat qu’un certain nombre de produits et d’activités ne pourront plus se faire au Luxembourg. Je pense à l’abandon de TDK et à celui de Villeroy & Boch. Je ne dirais pas que ce sont des échecs, mais plutôt des évolutions malheureusesqui sont tout de même difficiles à digérer.
paperJam: N’y avait-il vraiment rien à faire concernant ces deux sociétés?
Jeannot Krecké: Lorsqu’on a commencé le développement des DVD, on a dit ‘on est en pointe’. Oui, c’était vrai, mais pour une durée limitée à deux ou trois ans. A partir du moment où un produit de pointe devient d’usage courant, il se crée une concurrence naturelle. Prenez l’exemple des cellules photovoltaïques. A une époque, récente, tout le monde a dit ‘il faut à tout prix s’y lancer’. L’Allemagne s’est lancée. Et que se passe-t-il aujourd’hui? Les prix dégringolent et on les vendra bientôt à moins d’un euro pièce. A ce prix-là, la production ne sera plus en Allemagne, mais en Chine.
Il y a un vrai changement à opérer dans l’industrie. On y va doucement. La seule fonderie que nous avions, nous l’avons perdue. Mais lorsque je la compare à ce que j’ai pu voir en Inde, il y a une différence incroyable au niveau de la qualité… Nous aurions dû avoir un tel outil, très automatisé, pour avoir une chance de continuer. Nous savons très bien qu’il y a des éléments industriels qu’il sera difficile de faire survivre ici. Il faudra donc chercher d’autres secteurs, ailleurs.
paperJam: D’où l’importance de la prospection à l’étranger?
Jeannot Krecké: Nous avons en effet réussi à insuffler une démarche stratégique à notre commerce extérieur, à nos exportations, à notre présence dans les pays à fort potentiel de croissance et de développement. Nous avons des relations très étroites et qui permettent de développer du business, avec Moscou, les Emirats, la Chine... Ça ne se voit pas forcément beaucoup, mais croyez-moi, les affaires se développent.
Lors d'un séjour récent à Moscou, j’ai rencontré un homme d’affaires qui possède 150 magasins de chaussure de luxe en Russie. Il souhaite se développer sur le continent et établir son siège européen au Luxembourg. Il est même prêt à ouvrir un magasin, ici.
Parfois, c’est en attirant une petite unité d’une chaîne de production que l’aventure commence. Nous ne parviendrons sans doute plus à faire venir des grandes firmes, avec un millier d’emplois directs à la clé. En revanche, nous pouvons miser sur des petites cellules qui peuvent ensuite se développer.
Regardez LuxPET du groupe Plastipak. Ils ont démarré dans le domaine peu évident des produits plastiques. Ils ont, depuis, étendu leur chaîne de production. C’est pareil pour la société Raval, qui non seulement s’est agrandi, mais envisage également de rapatrier au Luxembourg une partie de la production qui se fait actuellement aux Etats-Unis.
Nous savons qu’il y aura de plus en plus de structures de type PME qui se développeront. Et nous devons traiter avec autant d’égards un industriel qui veut créer 15 emplois qu’un autre qui veut en créer 500.
paperJam: La lenteur que vous avez évoquée précédemment vous a-t-elle, au final, empêché de mener à bien d’autres projets ou idées?
Jeannot Krecké: Je ne fais pas de comptabilité précise. Mais je constate simplement que plus nous aurons un service administratif performant, plus les gens viendront. Nous pourrions être encore plus efficaces que n’importe quel grand pays, mais nous n’utilisons pas encore cette arme redoutable, cet élément compétitif énorme de l’efficacité administrative. Nous avons progressé, certes, mais nous pourrions être encore meilleurs, en adoptant une démarche "client " et non pas "administré ".
paperJam: Vous terminez votre mandat dans un contexte de crise économique et financière inédit. A la lecture des différents rapports récemment publiés par le FMI, la BCL, la Commission parlementaire spéciale crise ou encore le Conseil Economique et Social, jugez-vous également que le pays va très mal?
Jeannot Krecké: Il y a plusieurs niveaux de lecture. Est-ce que le commerce est mal en point? Je n’en ai pas l’impression. Il souffre un peu, bien sûr, mais le pouvoir d’achat des citoyens est toujours élevé. Regardez le nombre de mesures prises depuis le 1er janvier, au niveau du salaire minimum, des pensions, des crédits fiscaux, des réductions d’impôts, la tranche indiciaire, l’allocation de vie chère, la baisse des prix de l’énergie… Le pouvoir d’achat a grandi! Mais il manque clairement la confiance du consommateur. La façon dont il entrevoyait l’avenir a été mise à mal, puisque c’est le secteur financier, que l’on pensait à l’abri, qui a été pris dans la tourmente.
Le secteur de la construction n’est pas en crise non plus, même si c’est difficile pour certaines entreprises. Il y a eu énormément d’investissements au niveau du secteur public. Entrepreneurs et artisans devraient s’en sortir sur les court et moyen termes.
Le secteur qui souffre, en revanche, c’est celui de l’industrie, faute d’avoir un marché intérieur. Là, évidemment, nous sommes dépendants de ce qui se passe dans les autres pays. Le secteur financier a souffert aussi comme partout, mais je trouve que l’on s’en sort encore bien pour le moment. Nous avons évité toutes les grandes catastrophes. De justesse, certes, mais évité quand même. Et nous nous situons encore dans les meilleurs. Rappelons-nous que l’Irlande était un exemple que certains essayaient d’imiter à tout prix . Regardez où en est le pays aujourd’hui…
Tout cela ne veut pas dire non plus qu’il faut se contenter de cette situation. Si on ne travaille pas sérieusement sur certains éléments structurels, nous aurons de graves problèmes. L’important, à mes yeux, est de pouvoir conserver la cohésion sociale. Il ne faut pas qu’au niveau des revenus, il y ait un trop grand écart entre la tranche de la population qui vit dans la pauvreté et celle qui baigne dans l’opulence.
Il ne faut pas non plus que la disparité entre secteurs privé et public grandisse encore et que l’on assiste au phénomène où tous les résidents et les électeurs se dirigent vers le public, plus protégé, et que les autres aillent dans le privé.
Ce serait aller vers une société à deux vitesses dans laquelle il ne pourrait plus être question de cohésion sociale.
paperJam: Mais les politiciens et les dirigeants de sociétés ne sont-ils pas responsables, aussi, de la perte de confiance, en tenant des discours parfois contradictoires, ou en annonçant, le vendredi, que les banques vont bien et, le lundi, qu’on a frôlé la faillite?
Jeannot Krecké: Je n’appartiens pas à la catégorie des politiciens qui racontent des histoires aux gens. On m’a d’ailleurs reproché très souvent de trop parler des problèmes existants. Chacun doit jouer sur le niveau de crédibilité qu’il veut atteindre. J’essaie de ne pas faire d’excès dans un sens ou dans l’autre et c’est pour cela aussi que je ne sombre pas dans le catastrophisme actuellement. Oui, nous avons des problèmes, mais nous travaillons sur des solutions.
Concernant, plus précisément, la question des banques. Il aurait été clairement irresponsable de dire, le jeudi ou le vendredi, que les banques allaient mal, même si nous le savions. Cela aurait été une catastrophe, car nous aurions précipité, de la sorte, la chute de ces institutions bancaires. En effet, nous n’avons pas dit la vérité à ce moment-là et je l’assume entièrement. Nous ne pouvions pas le faire.
paperJam: Vous refusez de sombrer dans le catastrophisme, mais l’état de santé des finances publiques n’est pourtant pas de nature à se montrer très optimiste non plus…
Jeannot Krecké: C’est au fur et à mesure des rentrées fiscales que nous allons pouvoir concrètement savoir où l’on va. Nous aurons évidemment un déficit qui va tourner autour des 3% imposés par le pacte de croissance et de stabilité. Le nouveau gouvernement qui va être mis en place devra immédiatement réexaminer la situation budgétaire.
Nous attendons également, pour le mois de mai, la publication de la prochaine note de conjoncture du Statec. Nous savons que les nouvelles n’y seront pas bonnes, mais cela ne nous empêchera pas de la publier, juste avant les élections. Nous devons dire la vérité aux gens avant les élections, même si, de toute façon, personne ne sait vraiment quelle sera l’envergure du problème, tant les différentes données fournies par les différentes institutions évoluent à chaque fois.
Bien sûr, la tendance est baissière et il n’est pas nécessaire d’être fin connaisseur pour savoir qu’il y aura des rentrées fiscales moindres au niveau des entreprises et des banques. Nous allons en souffrir, mais nous n’avons pas vraiment le choix. Il faut soutenir les entreprises, surtout celles qui sont exportatrices, pour qu’en cette période difficile, elles puissent garder leurs effectifs en place pour être prêtes lorsque la conjoncture sera plus favorable, plutôt que de devoir licencier et réembaucher après. Mais il ne faudrait pas que cela dure trop longtemps, sinon les instruments en place ne suffiront plus.
Parallèlement, nous devons également avoir à l’esprit qu’il y aura encore des rentrées fiscales d’années antérieures qui étaient de bonnes années. Il se peut, donc, qu’il y ait un certain équilibrage et que l’année 2009 ne soit pas si mauvaise que ça. Le plus difficile, ce sera pour 2010 et 2011.
Nous aurons quelques indicateurs directs réguliers très précis, avec les chiffres de la TVA, ceux de la sécurité sociale et ceux de la taxe d’abonnement, qui est calculée sur une base trimestrielle.
Le danger est, aussi, que nous subissions, dans un an ou deux, une forte inflation et que la croissance ne soit toujours pas au rendez-vous.
paperJam: On dit toujours que gouverner, c’est prévoir. N’est-ce pas le moment de prévoir un maximum de choses pour l’avenir, aussi incertain soit-il?
Jeannot Krecké: C’est exactement ce que nous avons fait il y a quelques années et qui nous permet de bénéficier, aujourd’hui, d’une marge financière que beaucoup d’autres pays n’ont pas et qui nous a permis, par exemple, de sauver les banques systémiques.
Maintenant, il faut avoir conscience qu’il y aura un endettement supérieur et que c’est toute une génération qui va mettre du temps à rétablir le niveau de déficit. Pour amorcer de nouveau une voie plus vertueuse et rabaisser le niveau d’endettement, il faut évidemment à nouveau avoir des surplus. Mais pour le moment, l’important est de rassurer la population sur son pouvoir d’achat et sa protection sociale, et lui dire qu’il n’est pas question d’y toucher…
paperJam: L’annonce faite récemment de la réduction des premiers salaires dans la fonction publique est-elle une des pistes clés qui permettra de retrouver cette voie plus vertueuse?
Jeannot Krecké: Dans les deux mois à venir, vous aurez de plus en plus de petites phrases importantes comme il y en a eu ces dernières semaines. Je ne vais pas contribuer à ce jeu-là. Il convient de garder un minimum de prudence.
paperJam: La tenue des élections, le 7 juin prochain, ne risque-t-elle pas de bloquer les processus décisionnels à une période où l’on a besoin d’une grande réactivité et d’une activité de tous les instants?
Jeannot Krecké: C’est un danger, en effet. Mais je remarque tout de même une certaine prise de conscience de la part de l’ensemble de la classe politique. Je n’ai pas vraiment constaté que la campagne électorale avait commencé, alors qu’on se trouve à deux mois du scrutin. J’ai été habitué, par le passé, à des campagnes qui duraient six mois.
paperJam: Est-ce uniquement une prise de conscience ou bien y a-t-il une certaine peur?
Jeannot Krecké: Un peu des deux sans doute. L’essentiel est, de toute façon, que nous devons continuer à travailler, car nous avons encore pas mal d’instruments en remède à la crise qui doivent être soumis au parlement. Je vous prie de croire que mon agenda est plein et que je ne chôme pas.
paperJam: Quel regard portez-vous sur les travaux de la Commission spéciale "crise économique et financière "? Au vu des 21 mesures énoncées, sans réelle nouveauté, on n’a pas le sentiment que ses travaux aient servi à grand-chose…
Jeannot Krecké: Je ne dirais pas ça. Le rapport final soutient l’action du gouvernement même s’il n’apporte pas d’éléments nouveaux à ce que nous avons entrepris. Mais il est bon qu’au niveau du parlement, les gens prennent conscience de la situation véritable, ce qui a été possible au travers des entrevues avec les grands acteurs économiques qui ont été auditionnés. Plus il y a de décideurs conscients de ce qui se passe vraiment et mieux ça vaut. Si le gouvernement est au courant de certaines choses, mais que le parlement n’a pas les mêmes informations, ça ne peut pas bien fonctionner.
paperJam: Les décisions prises pour redresser la situation économique n’ont-elles été prises que dans l’urgence, ou bien y a-t-il eu le temps d’une réflexion plus à moyen ou long terme?
Jeannot Krecké: Un peu des deux. Le sauvetage des banques a duré le temps d’un week-end. La mise en oeuvre des facilités offertes par la Commission européenne pour élever les plafonds des aides aux entreprises par exemple est un projet réalisé sur le très court terme. Pour ce qui est de l’encadrement de la recherche et du développement, la redéfinition des missions de Luxinnovation et la nouvelle structure des incubateurs, il y a déjà une démarche davantage tournée vers le moyen terme.
Pour ce qui est des actions en vue de faciliter les démarches administratives, il n’était pas possible non plus de mettre hors jeu toutes les règles qui ont été mises au point tout au long de ces dernières années. Les entreprises en voulaient plus. Le ministère aussi. Un compromis s’est dessiné.
paperJam: Il a beaucoup été reproché, notamment par l’opposition, le fait que ces décisions-là n’ont pas été prises plus tôt alors qu’elles étaient revendiquées depuis un certain nombre d’années…
Jeannot Krecké: Disons que l’aspect positif de certaines situations difficiles est qu’elles permettent de pouvoir accélérer certains processus décisionnels. Elles permettent une meilleure prise de conscience et une action plus rapide et plus flexible.
paperJam: Au risque de bâcler des choses qui auraient pu être mises en place plus tôt, dans une plus grande sérénité?
Jeannot Krecké: Il nous est arrivé de prendre des décisions, au terme d’une nuit de discussions, C’est le principe même de l’art de diriger :En des temps difficile et quand il y a urgence, il faut prendre des décisions. Mais dire que l’on a toujours raison serait évidemment méconnaître la réalité des choses.
paperJam: Quelle sera, à vos yeux, la première action que devra mener le prochain gouvernement?
Jeannot Krecké: Il sera essentiel de faire passer tous les projets qui sont en cours d’élaboration et d’instruction au niveau de la Chambre des députés et du Conseil d’Etat. Il convient de mettre en place le plus rapidement possible le cadre légal nouveau que nous avons préparé.
Ensuite, il faudra revoir très vite la situation telle qu’elle se présente en termes de volumes d’affaires et de finances publiques et surtout faire en sorte de ne pas faire des mouvements abrupts à l’inverse de ce qui a été décidé ces dernières semaines. A moins d’avoir identifié une très grosse erreur. Le plus important sera de poursuivre dans la volonté de redonner confiance aux investisseurs et aux consommateurs.
paperJam: Serez-vous candidat à votre propre succession si le résultat des élections est favorable au parti socialiste?
Jeannot Krecké: J’ai pris du plaisir à effectuer ce travail pendant presque cinq ans maintenant. Je ne pense pas, en tous les cas, donner l’impression de n’être pas enthousiasmé ou d’être fatigué. Il y a encore des choses qui ont été entamées et que je n’ai pas eu l’occasion de terminer. De toute façon, mon profil est tellement particulier que je ne me vois pas occuper une autre fonction. Je ne le voudrais d’ailleurs pas.
J’ai été nommé à ce poste, car j’étais le seul de mon parti à vraiment m’être occupé des questions économiques à la Chambre des députés. Mais je garde à l’esprit que la politique n’est pas une fin en soi.
J’ai en tous les cas rempli ma fonction avec autant de vie et d’enthousiasme que j’ai pu. Mais le plaisir que j’y ai pris ne suffit pas, car il faut aussi faire plaisir aux autres! On verra bien le 7 juin.
|