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Raphaël Sanz: Comment se caractérisent les échanges commerciaux franco-luxembourgeois?
Jeannot Krecké: En préambule, je dois dire que les chiffres publiés tant par Eurostat que par le Statec (Service central de la statistique et des études économiques du Luxembourg) ne correspondent pas toujours à la réalité. Notre pays a en effet des spécificités qui ne sont pas traduites dans les chiffres. Ainsi, notre PIB par tête d'habitant est le plus élevé du monde, parce que de nombreux fonds d'investissement sont en gestion ici, mais il ne s'agit pas nécessairement d'argent luxembourgeois qui y est investi. C'est vrai aussi pour les chiffres de l'import/export. Le centre de Cargo de l'aéroport de Luxembourg est une plate-forme logistique importante qui permet ensuite aux transporteurs de dispatcher des biens vers toute l'Europe. L'inverse est également vrai. Pour des raisons historiques, de nombreux biens nous proviennent toujours par le biais de centrales d'achat situées en Belgique. Ces biens sont donc comptabilisés comme étant livrés en Belgique, mais ils sont envoyés ensuite au Luxembourg, où ils n'apparaissent jamais dans les chiffres. Enfin, les relations commerciales avec la France ne sont pas uniformes du point de vue géographique. La région limitrophe connaît évidemment de très nombreux échanges transfrontaliers qui ne sont pas tous comptabilisés dans les statistiques. Pour autant, notre balance commerciale avec la France est légèrement déficitaire, avec 2 milliards d'euros d'exportations et 2,2 milliards d'importations pour l'année 2008. La France est le 2e client du Grand-Duché (17,5% de parts de marché) et son 3e fournisseur (12% de parts de marché).
Raphaël Sanz: En quoi la Grande Région est-elle un exemple de fluidité des relations commerciales au niveau européen?
Jeannot Krecké: Ici est née une Grande Région avec l'Allemagne, la Belgique et la France, dont les frontières sont virtuelles - ce qui rend sa prise en compte difficile -, mais le dynamisme bien réel. Je dis "virtuelles" parce que les gens ne perçoivent pas les frontières dans leur vie quotidienne. C'est un grand marché: les Luxembourgeois qui veulent aller chez Ikea vont indifféremment en France, en Belgique ou en Allemagne. Pour mesurer l'impact des directives qu'elle met en route, l'Europe aurait tout intérêt à modéliser en la prenant pour exemple. Dans le cadre de la protection des consommateurs par exemple, on se retrouve avec 27 "mini-markets" et 27 réglementations différentes au sein de l'Union européenne. Ça ne peut pas marcher. Au contraire, la Grande Région montre qu'il est contre-productif de mettre au point des réglementations différentes lorsque les consommateurs bougent naturellement d'un pays à l'autre. De la même façon, il faudrait imaginer une harmonisation au niveau de la législation relative au travail et des droits sociaux des frontaliers.
Raphaël Sanz: On recense plus d'une centaine d'entreprises ou filiales françaises au Grand-Duché. Comment expliquer ces implantations?
Jeannot Krecké: Il est vrai que les entreprises françaises sont nombreuses chez nous. La plupart des grandes banques françaises sont présentes sur le sol luxembourgeois - BGL BNP Paribas est la plus importante en termes d'emplois -, de même que des industries, des activités artisanales. De fait, le Luxembourg est une région florissante, avec un volume d'activité élevé. Il faut savoir que 40% de sa population est étrangère, sans oublier les frontaliers qui viennent travailler de Belgique, d'Allemagne et surtout de France. Ainsi, non seulement 30.000 Français résident au Luxembourg, mais plus de 50.000 viennent de la région de Thionville, de Metz, etc., et rentrent chez eux le soir. Ils sont accueillis dans des entreprises extrêmement dynamiques, et y reçoivent peut-être un salaire net plus élevé qu'en France, mais ils subissent également des inconvénients, notamment en ce qui concerne le transport.
Raphaël Sanz: Quels sont les grands chantiers de la coopération industrielle et technologique entre la France et le Luxembourg?
Jeannot Krecké: Les relations bilatérales avec mes homologues français se font généralement en marge des Conseils des ministres de l'Union européenne, où on se voit régulièrement. Dernier exemple en date, la signature d'une déclaration commune de 9 pays européens, dont la France et le Luxembourg, visant à développer un réseau d'éoliennes offshore dans "les mers du Nord", dont les premiers raccordements devraient être réalisés en 2015. Mais c'est avec les représentants de la Grande Région que nous avons les contacts les plus fréquents, qu'il s'agisse du Conseil régional de Lorraine, du gouvernement de la région wallonne en Belgique ou des ministres des deux "Länder" de Sarre et de Rhénanie-Palatinat en Allemagne, pour mettre en place des coopérations très pragmatiques en fonction des besoins de nos habitants. Les gens qui ont "fabriqué" cette Grande Région savent que l'interdépendance ne peut être considérée que comme une opportunité.
Raphaël Sanz: Quels sont aujourd'hui les secteurs d'activité les plus porteurs au Luxembourg?
Jeannot Krecké: Le secteur financier reste le moteur de l'économie luxembourgeoise puisqu'il représente 35% du PIB, 20% des emplois et 30% des recettes fiscales du pays. Nous soutenons le plus possible les industries traditionnelles: sidérurgie, verre, plastique, matériaux, équipements automobiles ... afin de maintenir une présence industrielle à laquelle notre pays est fortement attaché. Souvent, nous disposons d'un seul grand acteur dans un domaine, sur une niche. C'est le cas avec Rotarex, par exemple, leader mondial de l'équipement pour les gaz de haute pression, tel que des vannes, raccords et détendeurs. La logistique est également un secteur d'activité que nous cherchons à promouvoir. Cargolux est aujourd'hui le 5e opérateur de fret aérien en Europe et le 1er si on prend en considération les compagnies qui ne font que des activités de fret. Plus de 70 destinations partout dans le monde se recoupent dans notre centre. Nous sommes bien positionnés dans le secteur des technologies de l'information et de la communication, que nous œuvrons à développer. Nous travaillons de manière intensive sur plusieurs projets dans le secteur des technologies de la santé, où nous avons conclu des partenariats avec des instituts américains de renommée mondiale. Finalement, les écotechnologies constituent un autre domaine dans lequel de nombreuses entreprises présentes au Luxembourg sont actives et dont nous soutenons résolument le développement.
Raphaël Sanz: Vous êtes également en charge de la politique énergétique. Quels sont les grands axes que le Luxembourg poursuit dans ce domaine?
Jeannot Krecké: L'Etat est ancré très fortement dans le secteur de l'énergie par le biais de la détention de 40% des parts dans la société Enovos. Dans la perspective de la libéralisation des marchés de l'électricité et du gaz naturel, il s'agit de veiller au cadre légal approprié qui permette à la fois l'établissement d'une concurrence à conditions égales et équitables pour tous les opérateurs, la promotion des énergies nouvelles et renouvelables et la protection des consommateurs. Etant donné que nous ne disposons pas de ressources naturelles propres et que notre potentiel de développement d'énergies renouvelables est réduit, la sécurité d'approvisionnement est le principe qui régit notre politique énergétique.
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