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Le Quotidien: Vous avez finalement hérité du portefeuille des Classes moyennes, un ministère que certains auraient voulu intégrer à l'Économie. A-t-il toute sa raison d'être?
Françoise Hetto-Gaasch: La plupart des entreprises que nous avons ici au Grand-Duché sont des petites et moyennes entreprises dont 97% ont moins de 50 salariés et elles méritent d'avoir un ministère à leur écoute. Le ministère de l'Économie est davantage préoccupé par le secteur industriel et les multinationales. Nous accompagnons surtout le commerce, le secteur Horeca, une grande partie des transports et les métiers artisanaux. Je crois que ces entreprises seraient un peu perdues dans un grand ministère de l'Économie et c'est la raison pour laquelle le gouvernement a décidé de garder le ministère des Classes moyennes. On parle ici de 150.000 emplois, soit 40% de la population active. Chaque année, 1.000 nouvelles PME sont créées, mais on parle plus souvent de licenciements et d'entreprises qui ferment leurs portes alors que les PME créent des emplois... En 2000, le ministère traitait 7.000 dossiers, nous en sommes à 14.000 aujourd'hui. On voit que les choses bougent et c'est dans le commerce et dans les services que l'on crée le plus d'emplois.
Le Quotidien: Les commerces vont-ils profiter des horaires d'ouverture plus larges pour créer des emplois, selon vous?
Françoise Hetto-Gaasch: Tous les commerces étaient déjà autorisés à ouvrir jusqu'à 20h en semaine, nous avons ajouté le samedi en plus. Mais ils n'en profitent pas et je trouve cela vraiment regrettable. Je suis sûre que si les commerçants de Luxembourg-Ville, au moins, ouvraient leurs portes jusqu'à 19h, même pas 20h, toutes les personnes qui travaillent en ville feraient leurs achats ici au lieu d'aller dans des centres commerciaux et en plus elles pourraient encore rester pour aller manger un morceau dans un restaurant. Ils ont un droit dont ils ne profitent pas. Nous avons ajouté le samedi car nous disposons de chiffres nous indiquant que de nombreux Luxembourgeois vont faire leurs courses le samedi après 18h en Belgique, en France ou en Allemagne. On perd pas mal de pouvoir d'achat et on leur a donné la possibilité de le reconquérir.
Le Quotidien: Si les commerces ne profitent pas de ce droit, c'est qu'ils ont de bonnes raisons... Vous les connaissez?
Françoise Hetto-Gaasch: Oui, il y a plusieurs raisons. Les uns disent que leur personnel vient de loin pour travailler et qu'après 18h, il est difficile d'utiliser les transports en commun, certaines lignes ne fonctionnant plus après 18h. D'autres disent qu'ils n'ont pas le personnel pour exploiter plus longtemps leur magasin. Il faudrait engager des étudiants, c'est ce que je leur avais proposé. Nous avons de nombreux étudiants qui ne demandent qu'à gagner un peu d'argent et la loi les autorise à travailler 10 heures par semaine. Je trouverais cela formidable pour les étudiants de venir travailler quelques heures dans un commerce le jour plutôt que les nuits dans les boîtes, parce qu'ils font ça pour gagner de l'argent.
Le Quotidien: Les stations-services qui ne sont plus tenues d'observer un jour de fermeture hebdomadaire sont dans la même situation. Les structures familiales n'arriveront pas à tenir 7 jours sur 7...
Françoise Hetto-Gaasch: Oui, c'est vrai. Mais c'était une demande des pétroliers. Un jour de plus, cela crée des emplois aussi. Et pour le consommateur, c'est également plus simple: il n'a plus besoin de se demander si la station est ouverte ou fermée.
Le Quotidien: Votre ministère est très concerné par la simplification administrative, où en êtes-vous?
Françoise Hetto-Gaasch: Aujourd'hui, si vous introduisez un dossier complet pour avoir le droit d'établissement, vous avez une réponse en onze jours, depuis que nous sommes entièrement informatisés. On souhaite abaisser ce délai à cinq jours. Beaucoup introduisent encore des dossiers incomplets, malheureusement. Nous allons aussi introduire l'autorisation tacite, c'est-à-dire si endéans les trois mois, il n'y a pas de réponse de la part du ministère, l'autorisation est acquise. Nous allons introduire la signature électronique. Mais nos entreprises bénéficient aussi des autres simplifications administratives qui ont été décidées dans les autres ministères, comme la procédure commodo-incommodo, les plans d'aménagement PAP et PAG qui seront simplifiés et feront gagner du temps aux entreprises, donc de l'argent.
Le Quotidien: Une tranche indiciaire va tomber dans quelques semaines, les salariés sont très contents, pas les patrons. Est-ce un vrai drame pour eux?
Françoise Hetto-Gaasch: La masse salariale va encore augmenter et quand on regarde les salaires au Luxembourg, il faut se rendre à l'évidence qu'on est déjà au top! Si on veut être compétitif, cela ne facilite pas les choses et si on continue à augmenter les salaires, ce ne sera pas évident pour les petites entreprises. Les fluctuations de l'index sont essentiellement dues au prix du pétrole. Je trouve que la proposition du Premier ministre d'organiser les transports publics gratuits est une idée formidable. Mais il faut revoir les lignes, il faut tout revoir, l'ensemble du réseau; et bien sûr multiplier les couloirs réservés aux bus. Nous avons besoin d'un concept global de transports en commun. On pourrait songer à décaler le début des cours dans les lycées pour ne plus avoir un seul flot de lycéens à la même heure. Une idée parmi d'autres.
Le Quotidien: Pour en revenir aux patrons, on les a vus manifester, il y a deux semaines, devant la Chambre des députés: c'est plutôt rare, d'autant qu'ils vont recommencer.
Françoise Hetto-Gaasch: Oui, mais cela prouve qu'il est très important de reprendre les discussions sur l'index avec nos partenaires sociaux en automne. La prochaine tranche représente un apport supplémentaire de 150 millions, équivalant à 500 millions de chiffres d'affaires pour les seuls artisans. Il faut les trouver! Pour eux, ce n'est pas évident.
Le Quotidien: Mais la modification de l'index ne va pas tout résoudre, quels sont les changements qui vous tiennent le plus à cœur en faveur des classes moyennes?
Françoise Hetto-Gaasch: Non, il y a bien d'autres choses qui me tiennent à cœur. Il y a d'abord le think small first, un concept qu'on oublie en Europe, on l'oublie chez nous au Luxembourg aussi. Nos lois et règlements se font toujours en fonction des grandes entreprises. Il faudrait faire le contraire, commencer par les adapter aux petites entreprises et ensuite, en cas de besoin, aux grandes. Pour les PME, nous allons déclasser certaines zones d'activités nationales pour y accueillir des PME artisanales car nous avons besoin de place.
Ensuite, il faut davantage stimuler l'esprit d'entreprise, et c'est vers l'enseignement que je me tourne. Nous avons, ici au Luxembourg, une culture de la sécurité qui incite trop les Luxembourgeois à rejoindre la fonction publique. Ils devraient être plus innovateurs, et plus curieux. Il y a quelques semaines, quand on a remis les prix de l'innovation, j'ai trouvé cela génial. Cette capacité à créer existe mais on ne la stimule pas assez et on devrait commencer dès le plus jeune âge, dès l'école. Aujourd'hui, on ne récompense pas la curiosité ou l'innovation chez les jeunes à l'école. Il faudrait davantage apprécier ces qualités. Nous avons les minientreprises dans les écoles qui fonctionnent à merveille mais il faut les développer davantage. Les "Girls and Boys Days" ne doivent pas seulement avoir lieu une fois par an mais l'opération devrait être répétée même pendant les vacances, pourquoi pas. Et pour rester dans le domaine scolaire, on a l'idée d'organiser un genre de tripartite entré les professeurs, les chefs d'entreprise et les associations de parents d'élèves pour évoquer les besoins sur le marché du travail, les contenus des formations. Il faut aussi développer l'apprentissage.
Le Quotidien: Et le tourisme, dont vous avez la charge également, est-ce un secteur qui pourrait davantage peser dans l'économie du pays?
Françoise Hetto-Gaasch: Ah oui et ça me tient à cœur aussi. On fait toujours la promotion du Luxembourg pour sa place financière et son centre d'affaires, mais il faudrait aussi en faire autant pour le tourisme. On sous-estime ce secteur. Une récente étude nous a appris que les touristes apprécient la qualité et la sécurité chez nous et c'est quand même un atout dont on peut faire la promotion tout en vantant notre nature si diversifiée. Le tourisme représente 4% des emplois directs pour 3% du PIB et 12,7% en emplois indirects pour 8,8%, ce n'est quand même pas négligeable. Le Grand-Duché dispose du plus grand potentiel de croissance, d'ici 2019, de tous les autres pays européens, selon une récente étude du World Travel and Tourism Council. Nous devons développer les campings qui sont très prisés chez nous et d'ailleurs, ils ont réalisé une augmentation de 7% de leur chiffre d'affaires entre 2008 et 2009. Il faudrait songer à aménager des aires d'accueil pour les camping-cars afin d'être présent sur les cartes tout spécialement destinées à ce type de tourisme.
Nous avons mis au point un visa particulier avec la Chine: le visa ADS que l'Union européenne a négocié avec la Chine. Tous les pays membres de l'Espace Schengen peuvent établir des visas ADS pour les Chinois qui s'organisent pour visiter l'Europe en groupe. Ce visa comporte plusieurs conditions: la première est que le pays qui accorde le visa soit le premier visité par le groupe. Cette condition n'est pas possible pour le Luxembourg, alors nous passons à la seconde qui n'est pas inintéressante car elle oblige les touristes chinois à passer le plus grand nombre de nuitées dans le pays qui a délivré le visa. Si on sait que les Chinois restent en moyenne 10 jours en Europe et qu'ils visitent entre six et sept pays, on peut raisonnablement envisager que deux nuitées au Luxembourg, c'est l'étape la plus longue de leur périple.
Le Quotidien: L'Égalité des chances, enfin, s'il fallait en parler en citant un exemple parmi les plus éloquents, selon vous?
Françoise Hetto-Gaasch: On a eu une offre de nettoyage d'une firme où la femme coûte 16,50 euros l'heure et l'homme 20 euros et des poussières. Pourquoi? Parce que, nous dit-on, les hommes font des travaux plus dangereux. Je dis que les femmes doivent faire souvent des travaux insalubres alors elles méritent pour cela un salaire identique à celui de l'homme. L'inspection du Travail et des Mines doit contrôler beaucoup plus. Le Centre d'égalité de traitement reçoit des dossiers mais n'a pas l'opportunité des poursuites. Beaucoup refusent de faire un procès car ils ont peur de perdre leur emploi... C'est ITTM qui doit pénaliser. Nous avons encore 14% de différence de salaire entre un homme et une femme pour le même poste occupé, la moyenne européenne est de 18 % mais je dis que ce sont encore 14% de trop!
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