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Le Figaro: Dette et déficits mettent l'Europe et les Etats-Unis à l'épreuve au même moment. Pourquoi?
Jean-Claude Juncker: On ne peut plus parler de crises financières régionales, comme naguère. C'est le même phénomène qui frappe partout, au même moment. La crise de la dette se combine à une crise bancaire, le fondement de la confiance est ébranlé.
Le Figaro: II n'existe plus de placement sûr?
Jean-Claude Juncker: Je ne veux pas agiter les marchés. Disons qu'à terme, l'Europe se révélera avoir été un placement sûr.
Le Figaro: Si le Trésor américain perdait son AAA, serait-ce un drame?
Jean-Claude Juncker: On n'a jamais vu un Etat de la taille et de la nature des Etats-Unis perdre la meilleure note. Il est évident qu'une telle décision des agences de notation viendrait ajouter la méfiance à une absence déjà perceptible de confiance. Et il serait surprenant que le reste de la planète, l'Europe en particulier, échappe aux répercussions.
Le Figaro: Le sommet de l'euro, il y a dix jours, a-t-il suffisamment renforcé les défenses de la monnaie unique?
Jean-Claude Juncker: Dans l'urgence et par nécessité, les dirigeants européens ont accepté de franchir leurs propres lignes rouges, afin d'augmenter l'arsenal. Les uns ont brisé le tabou de la participation du secteur privé au renflouement, d'autres ont bravé l'interdit du défaut de paiement, d'autres ont enfin accepté d'étendre le champ d'action du fonds de sauvetage européen...
Le Figaro: Cela signifie-t-il que l'Allemagne accepte un renflouement systématique des pays ne pouvant plus se financer sur les marchés?
Jean-Claude Juncker: Disons que tout sera fait pour garantir la stabilité de la zone euro. Je considère que ce plan tient la route et qu'il n'oblige pas à convoquer un sommet tous les quinze jours. Si des lacunes sont constatées, elles peuvent être réparées.
Le Figaro: Comment éviter aux pays endettés le confort d'une assurance tout risque?
Jean-Claude Juncker: Il n'y aura ni automatisme ni chèque en blanc. Les gouvernements créanciers sont responsables devant leur Parlement. A la solidarité des créanciers répond la solidité des engagements des débiteurs. Cela veut dire des conditions clairement édictées, appliquées et vérifiées.
Le Figaro: La zone euro et le FMI vont mobiliser 150 milliards d'euros afin d'alléger la dette grâce à l'aide du secteur privé. N'est-ce pas cher payé pour satisfaire Berlin?
Jean-Claude Juncker: Avec la crise grecque, c'est la stabilité de la zone euro tout entière qui était menacée. Il fallait ériger un barrage assez dissuasif. Disons qu'on aurait pu prendre les mêmes décisions plus tôt, puisque les options existent depuis longtemps.
Le Figaro: Nicolas Sarkozy pousse l'idée d'une "nouvelle gouvernance" de l'euro. Avez-vous des idées à souffler?
Jean-Claude Juncker: C'est au président Van Rompuy qu'il revient de proposer en octobre, en consultation avec José Manuel Barroso et moi-même. Je leur laisse la primeur de mes idées.
Le Figaro: Herman Van Rompuy ferait-il un bon patron du "sommet" de la zone euro?
Jean-Claude Juncker: Oui. il est le candidat logique et naturel.
Le Figaro: Que devenez-vous dans cette configuration?
Jean-Claude Juncker: Je ne vois pas le problème. L'Eurogroupe, que je préside, se réunit chaque mois au niveau des ministres. Le Conseil de l'euro donnera les impulsions nécessaires au sommet.
Le Figaro: Êtes-vous prêts à poursuivre dans cette position subalterne ?
Jean-Claude Juncker: Le sommet l'emportera toujours sur les enceintes ministérielles. Je n'en porte pas ombrage, je suis pleinement consulté. Mon travail est de faire en sorte que les décisions soient prêtes au moment voulu, laissant à d'autres le choix et les explications.
Le Figaro: Pour 500 millions d'Européens, l'UE ne semble exister qu'à travers des problèmes financiers. N'est-ce pas frustrant ?
Jean-Claude Juncker: Certains peuvent me traiter de dinosaures, je conserve une certaine idée de l'Europe. Nous, dirigeants européens, commettons une faute énorme en étalant l'image d'une Union européenne réduite à des questions d'argent. L'Europe me donne parfois l'impression de se satisfaire de ce qu'elle a été, de refuser les contraintes du présent et de ne plus nourrir ni l'ambition ni le rêve pour demain.
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