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Arlette Chabot :Bonsoir, Jean-Claude Juncker.
Jean-Claude Juncker : Bonsoir, Madame
Arlette Chabot : Merci d'être avec nous au terme de cette première journée de réunion des ministres des Finances de la zone euro, avec le secrétaire au Trésor américain.
Vous avez annoncé tout à l'heure le report de l'octroi à la Grèce d'un nouveau prêt, d'une nouvelle tranche, décision début octobre. Ça veut dire que vous n'avez pas confiance dans la Grèce et dans sa volonté de faire les réformes que vous attendez, que vous demandez ?
Jean-Claude Juncker : Non, je veux tout simplement imposer le respect des règles. La communauté que forme l'Eurogroupe est un ensemble qui repose sur les règles de droit. Et ces règles de droit prévoient qu'une mission d'évaluation, composée du Fonds monétaire international, de la Commission et de la Banque centrale, doit mettre à la disposition des ministres de l'Eurogroupe une évaluation des efforts grecs.
Il a paru aux représentants de cette mission d'évaluation, que nous appelons troïka, que la Grèce n'avait jusqu'à ce jour pas fait ce qu'elle aurait dû faire. Et donc, nous attendons le rapport final, le rapport d'évaluation, sur lequel nous allons nous baser pour décider du oui ou du non sur le prochain déboursement grec.
Moi, je considère que la Grèce très probablement va rentrer dans les clous, et nous verrons début d'octobre si la Grèce aura tout fait ce à quoi elle s'était engagée.
Arlette Chabot : Pour dire les choses clairement : si la Grèce n'a pas [interrompu]
Jean-Claude Juncker : Ce n'est pas clair ?
Arlette Chabot : Si, c'est tout à fait clair, mais encore plus franchement : si la Grèce n'a pas cette nouvelle tranche d'aide, elle va faire faillite ?
Jean-Claude Juncker : Non, je n'entrerai pas dans ce champ de spéculation. Je rappelle la règle : la règle est qu'il faut un rapport d'évaluation. Tant que nous n'avons pas ce rapport d'évaluation, qui doit conclure d'une façon positive, nous ne pouvons pas prendre la décision. La Grèce est consciente du fait que l'horizon d'attente des autres États membres de l'Eurogroupe est que la Grèce doit remplir toutes les conditions auxquelles elle s'était engagée.
Arlette Chabot : Donc, en un mot, ce que je voulais dire, si ça passe ou ça casse pour la Grèce, aujourd'hui ils sont vraiment au pied du mur, les Grecs.
Jean-Claude Juncker : Non, les Grecs doivent assumer les responsabilités qui sont celles d'un État membre qui ne respecte pas toutes les règles. Elle doit respecter toutes les conditions qui ont été émises, avec son accord d'ailleurs.
Arlette Chabot : Alors, vous aviez avec vous aujourd'hui le secrétaire américain au Trésor, monsieur Geithner. Alors, quand les Européens parlent, maintenant ils sont sous surveillance américaine ?
Jean-Claude Juncker: Mais non, ils ne sont pas sous surveillance américaine. Nous rencontrons Monsieur Geithner, moi-même en tant que président de l'Eurogroupe et le président de la Banque centrale, monsieur Trichet, d'une façon régulière, pratiquement tous les 3 mois. Il m'a semblé opportun, puisque monsieur Geithner s'est trouvé ici en Pologne, de l'inviter à l'Eurogroupe pour donner à mes collègues, qui ne le voient pas régulièrement, l'occasion de lui parler directement. C'est ce que nous avons fait aujourd'hui.
Arlette Chabot : Il vous a donné son sentiment sur l'idée, notamment franco-allemande, d'une taxe sur les transactions financières ?
Jean-Claude Juncker : Nous avons évoqué cette question, puisque cette proposition – qui d'ailleurs n'est pas exclusivement franco-allemande – a de bonnes chances d'être prise à bord par les autres membres de l'Eurogroupe. Et nous voulions savoir si, oui ou non, nos amis américains allaient nous assister dans cette marche vers une imposition plus juste et vers la mise en place d'un système financièrement et socialement plus équitable.
Monsieur Geithner nous a fait savoir que l'administration Obama n'envisageait pas d'introduire une taxe de ce type, et nous lui avons dit que nous comptons bien- dans le cadre du G7 et du G20 - revenir de temps à autre, en insistant sur la nécessité de ce faire sur cette question.
Arlette Chabot : Donc, c'est non pour les Américains, ça veut dire que c'est quand même très mauvais signe pour notamment le prochain G20, qui d'ailleurs a lieu en France, puisque c'est la France qui préside ce G20.
Jean-Claude Juncker : Oui, la France préside le G20 avec beaucoup d'élégance, au niveau du président de la République, et au niveau du ministre des Finances, Monsieur Baroin. Et les représentants français, parlant au nom de l'Europe, ne vont pas manquer de redécrire à nos amis américains la nécessité qu'il y a de procéder de la sorte.
Arlette Chabot : Alors, on parle que l'aide à la Grèce. C'est au fond l'application d'un accord conclu par les Européens le 21 juillet. Il y a quand même un problème, et tout le monde le souligne, de lenteur dans la décision, de la mise en œuvre des décisions européennes. On voit que les Finlandais demandent toujours des garanties aux Grecs. Les Slovaques ne sont pas pressés de voter, etc. Il y a un problème politique aujourd'hui vraiment en Europe ?
Jean-Claude Juncker : Oui, enfin les démocraties ont ceci de particulier qu'elles décident au rythme que leur impose le respect des règles démocratiques et donc notamment le respect des règles qui organisent les relations entre les gouvernements et les parlements. Nous sommes organisés d'une façon qui fait que nous avons besoin de l'approbation de nos parlements lorsque nous décidons de grandes choses. Les marchés financiers eux n'ont ni légitimité démocratique, ni ne sont soumis aux contraintes d'un régime démocratique. Et donc, il nous faut du temps pour convaincre nos opinions publiques, pour convaincre nos parlements. C'est ce que nous sommes en train de faire et nous progressons.
Arlette Chabot : Il n'y a pas un problème de gouvernance en Europe, Monsieur Juncker, franchement ?
Jean-Claude Juncker : Enfin, oui, il y a un problème de gouvernance, mais il n'est pas lié directement à cette question que vous me posez. Les démocraties ont besoin de temps pour convaincre. Nous ne pouvons rien faire en démocratie sans l'appui des opinions publiques. Ça prend du temps. Et nous avançons bien, à notre rythme, qui n'est pas un pas de sénateur pour le reste.
Arlette Chabot : À la française, vous voulez dire ?
Jean-Claude Juncker : Oui.
Arlette Chabot : "Sénateur" à la française.
Jean-Claude Juncker : Enfin, d'une partie du paysage parlementaire français, sans vouloir insulter le Sénat, que j'aime beaucoup pour la qualité de ses travaux.
Nous avons décidé le 21 juillet de réformer la Facilité de stabilité financière en Europe. Nous progressons. Nous avons pris aujourd'hui les décisions dans ce cadre et j'ai vérifié auprès des autres gouvernements de la zone euro si, oui ou non, ils arriveront à faire ratifier par leurs parlements nationaux [interrompu]
Arlette Chabot : Et la réponse a été oui ?
Jean-Claude Juncker : Oui, la réponse est oui, parce que déjà 4 pays – l'Espagne, la France, la Belgique et le Luxembourg – ont ratifié les décisions du 21 juillet, et les autres pays le feront avant la mi-octobre.
Arlette Chabot : Alors, assez rapidement : je parle de gouvernance. On dit que pour vous, par exemple, il est difficile, notamment en période de crise, de cumuler 2 fonctions, c'est-à-dire, d'être à la tête d'un gouvernement au Luxembourg et de diriger l'Eurogroupe. Est-ce qu'il va vous falloir choisir entre deux fonctions ?
Jean-Claude Juncker : Cela dépendra de l'architecture exacte que nous retiendrons en matière de gouvernance de la zone euro.
La gouvernance doit être renforcée. Et moi, je considère que nous devons introduire un certain nombre de changements. Soit nous transformerons la fonction de président de l'Eurogroupe en une fonction exercée à temps plein, soit nous ferons en sorte que le président du comité économique et financier, qui prépare les réunions de l'Eurogroupe, lui exerce sa fonction à temps plein. Nous verrons cela le moment venu et nous déciderons en toute sérénité. Ce ne sera pas un drame.
Arlette Chabot : Franchement, très rapidement, en une phrase, si vous étiez un citoyen européen de base, que vous viviez en France,-je ne dis même pas en Grèce- ou en Espagne : vous seriez franchement inquiet pour la zone euro aujourd'hui ?
Jean-Claude Juncker : Non, je ne le serais pas, mais je ne suis pas, sans quitter la modestie qui m'est propre, un citoyen ordinaire, parce que je connais les enjeux et je sais pertinemment que tous les États membres de l'Eurogroupe sont farouchement décidés à défendre, par tous les moyens qu'il faudra, la stabilité financière en Europe et donc l'euro. L'euro n'est pas en danger. Nous devons résoudre toutes les questions qui se posent [interrompu]
Arlette Chabot : Liées à la dette.
Jean-Claude Juncker : ... dans la mouvance des problèmes d'endettement que connaissent certains de nos États membres.
Arlette Chabot : Merci, Monsieur Juncker, et à la prochaine réunion de l'Eurogroupe. Merci beaucoup.
Jean-Claude Juncker : Merci à vous, bonne soirée.
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