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Le Quotidien: Lisez-vous régulièrement Le Quotidien?
Jean-Claude Juncker : Oui. Et Le Quotidien a 10 ans... ... comme l'euro. On ne sait pas lequel des deux vivra le plus longtemps!
Le Quotidien: Comment consommez-vous la presse écrite? Tenez-vous en main le journal ou ne consultez-vous que la revue de presse?
Jean-Claude Juncker :J'ai une relation érotique par rapport au papier journal et à son odeur. Je dois le toucher, et j'aime entendre le bruit lorsque je tourne une page. Je lis les journaux luxembourgeois le matin. La revue de presse est un instrument de travail sur lequel je note mes réflexions, à l'intention de mes collaborateurs. En parallèle, je consulte les agences de presse toutes les dix minutes. J'avoue que la télévision ne m'inspire guère. Après avoir capté les informations diffusées par les agences de presse, je sais déjà comment le sujet sera traité par les médias audiovisuels.
Le Quotidien: Doit-on comprendre que la presse luxembourgeoise vous plaît?
Jean-Claude Juncker : Je le dis souvent et ce ne sont pas des compliments de circonstance lorsqu'à l'occasion de la réception pour le Nouvel An, je répète que vu l'exiguïté du territoire et l'insuffisance des moyens, la presse luxembourgeoise présente une qualité remarquable. Je ne parle pas des commentaires, dont 80% ne me plaisent pas, mais plutôt de la façon de véhiculer l'information.
Le Quotidien: Que pourrait faire la presse pour augmenter votre satisfaction?
Jean-Claude Juncker : Rien. Cela vaut tant pour la presse luxembourgeoise qu'internationale, qui lorsqu'elle commente des sujets qui me sont familiers fait preuve d'une superficialité bouleversante. Quant aux commentaires, je constate que la complexité des sujets, les personnes impliquées, les situations sont abordées de façon trop sommaire. Mes collaborateurs savent que je préfère les notes étendues qui me fournissent toutes les informations dont j'ai besoin, aux notes courtes qui m'instruisent sur ce que je devrais penser. Je ne récuse pas les éditoriaux longs et sachez que je les lis entièrement. Les éditorialistes se concentrent généralement sur une seule idée. Mais dans chaque affaire, il y a plusieurs facettes. Le lecteur aura par conséquent la fausse impression que le problème peut se limiter à un seul souci. Mais c'est la règle du genre.
Le Quotidien: Y a-t-il des situations où vous vous découvrez rancunier?
Jean-Claude Juncker : Honnêtement, non! Ce qui me plaît bien dans ma propre personnalité est que je n'éprouve aucune haine envers quiconque. Lorsqu'un journaliste que j'estime par ailleurs écrit quelque chose qui ne me convient pas, 1. je me fâche, 2. je me calme et 3. je me demande si ma façon d'agir était correcte ou si j'ai mal expliqué le problème. Les politiciens pensent habituellement que leur communication était mauvaise, lorsque leur message n'est pas passé. Il existe aussi une autre possibilité: que le fond du message ait été erroné.
Le Quotidien: Pourquoi les briefings de presse après les réunions du Conseil de gouvernement sont-ils devenus si rares?
Jean-Claude Juncker : C'est simplement une affaire de temps. Il est vrai que la communication sur les affaires nationales est quelque peu négligée, ce qui amène l'opinion publique à conclure que je ne m'en occupe guère. Le vendredi est un jour crucial.
D'ailleurs, c'est un témoignage d'amitié exceptionnel si j'accorde une interview un vendredi après-midi. Le vendredi, les actions et informations de toute la semaine passée convergent, la nouvelle semaine se prépare. Les marchés sont capables de réagir encore par rapport aux moindres prises de position. Il n'est pas juste de prétendre que je monopolise la communication au Grand-Duché. Il y a des journaux qui me reprochent d'exprimer mes opinions personnelles. En tant que chef du gouvernement, je suis autorisé à émettre des vues personnelles, d'autant plus que les gens me le demandent. Je vous assure qu'en 2012 cela se produira de façon encore plus intense.
Le Quotidien: Après la tripartite 2011, vous avez dit que la communication du gouvernement était "suboptimalale". Le public avait-il l'impression que vous étiez (pré)occupé davantage par les questions européennes?
Jean-Claude Juncker : J'ai considéré que la communication était suboptimale dans la mesure où les messages émis par les ministres et les représentants de la majorité parlementaire étaient contradictoires. L'Eurogroupe n'y est pour rien. La communication n'a pas été optimale dans la mesure où nous avons privilégié temporairement quelques notes de dissonance dans la communication individuelle de plusieurs ministres qui ont laissé l'impression d'une politique non congruente du gouvernement.
Le Quotidien: L'annonce de la démission de Jeannot Krecké n'est-elle pas un nouvel élément dans la série des mauvaises communications?
Jean-Claude Juncker : Je ne le pense pas! La politique devient plus difficile à transmettre puisqu'il y a de moins en moins de chances de réfléchir sereinement. Je ne puis avoir une idée toute faite à n'importe quel moment. Je dois donc réclamer le droit de ne pas émettre un avis lorsque je ne sais pas encore de quoi il en retourne exactement. Le seul intérêt des médias audiovisuels porte sur le fait que le message soit le plus court possible, indépendamment de son contenu et de son contexte. Je ne voudrais pas voir dénigrer ma fonction politique par des phrases rapides qui ne correspondent pas à la complexité des questions. J'estime toujours que la politique est une affaire sérieuse et noble.
Le Quotidien: Un ministre peut-il se permettre des signes de fatigue?
Jean-Claude Juncker : Je m'entends bien avec Jeannot Krecké et je suis le premier à déplorer son départ qui signifie pour le gouvernement une perte de substance. Je pense qu'un ministre peut affirmer ses sentiments. Il y a des ministres qui ont des sentiments, mais qui ne les montrent jamais. Luc Frieden en est l'exemple classique. Un ministre ne peut pas seulement afficher ses peines, il doit aussi être résistant à la souffrance. Sa fonction n'est pas seulement de rechercher la compassion, il ne doit pas être pleurnichard; un ministre doit être capable d'agir. Je constate que certains interlocuteurs du gouvernement réagissent d'une façon extrêmement émotive, mais qu'ils ne tolèrent pas qu'un ministre soit sensible.
Le Quotidien: Un ministre a-t-il le droit de mentir ou ne pas dire l'entière vérité?
Jean-Claude Juncker: Un ministre des Finances ne peut pas tout dire les vendredis soir, tant que les marchés financiers sont encore ouverts. Le 6 mai, le Spiegel Online transmettait une information selon laquelle nous tenions une réunion "pour débattre de la sortie de la Grèce de l'Eurogroupe". Je n'avais pas d'autre solution que de démentir l'information. Les marchés financiers ne sont pas des institutions philanthropiques et plutôt que de confirmer une information fausse, il valait mieux la démentir complètement.
Le Quotidien: Pourquoi vous opposez-vous toujours à l'accès privilégié de la presse aux sources officielles?
Jean-Claude Juncker: Pareille transparence n'existe nulle part ailleurs. D'ailleurs, des pourparlers et consultations seront engagés sur la base de nouveaux textes au début de l'année prochaine. La presse ne peut se prévaloir du droit de connaître des informations auxquelles les citoyens n'auraient pas accès. Contrairement à ce que prétendent des journalistes luxembourgeois, aucun pays n'a conféré pareils droits. Dans certains pays scandinaves, en Suède par exemple, la correspondance écrite entre les ministres doit être rendue accessible au public. Eu conséquence, les ministres concernés m'ont affirmé qu'ils ont renoncé à l'échange de lettres.
La diffusion des prises de position internes qui servent précisément à comprendre ou à déterminer les sujets de controverse, avant même qu'une décision soit préparée, rendrait impossible toute action de gouverner. Dans mon rôle de Premier ministre, je dois pouvoir me forger mon opinion en fonction de prises de position des différents départements ministériels. Il s'agit d'un processus d'échange de positions pouvant être divergentes encore. Ce qui compte c'est la transparence des décisions finales. L'accès de la presse aux informations sera néanmoins facilité.
Le Quotidien: Un ministre ou un haut fonctionnaire démissionnaire devrait-il respecter un délai avant d'occuper une nouvelle fonction dans le secteur privé?
Jean-Claude Juncker: La barrière déontologique devrait êtie innée. Mais comme. tout, le monde ne l'a pas, il faudra légiférer., Je pense que le passage de la vie gouvernementale à la vie civile ou économique devrait être facile. Par ailleurs, le droit connaît la notion de délai de viduité.
On ne peut être ministre des Transports aujourd'hui et demain directeur général des Chemins de Fer.
Le Quotidien: Il s'agit d'une entreprise publique!
Jean-Claude Juncker: L'exemple, en effet, est mal choisi. Disons alors.., d'une entreprise aéronautique.
Le Quotidien: Die Zeit s'interroge, cette semaine, à propos des alternatives au capitalisme. Avez-vous déjà une réponse?
Jean-Claude Juncker: Je me souviens dans ce contexte du discours que j'ai tenu le 20 janvier 1990, alors que je venais d'être élu président du CSV. Le communisme était tombé en banqueroute, et j'ai avancé la mise en garde qu'il ne fallait pas prétendre que tout avait été faux dans l'analyse marxiste et que la lutte entre les systèmes avait définitivement montré la supériorité du nôtre.
L'économie mondiale repose sur des injustices fondamentales qui se creusent encore. Personnellement, lorsque j'étais jeune, j'étàis choqué que CSV soit considéré comme un parti proche du grand capital.
Le Quotidien: Considéreriez-vous le CSV plutôt comme un cdH (centre démocrate Humaniste, de Belgique)
Jean-Claude Juncker: Je n'ai jamais récusé le C (NDLR chrétien) dans la dénomination CSV. Mais je n'en fais pas une grande affaire. L'inspiration par les valeurs chrétiennes constitue un engagement valable. D'autant plus que je constate que dans d'autres écoles à penser, les protagonistes en arrivent aux mêmes raisonnements et aux mêmes actions politiques.
Nos socialistes sont guidés par un anticléricalisme archaïque, alors que l'ancien cléricalisme n'existe plus. Si le CSV recueillait seulement les voix d'électeurs qui participent à la messe, il n'aurait que 15%.
Le Quotidien: Presque tous les gouvernements européens sont désormais composés de chrétiens-sociaux. Est-ce que cela réconforte vos positions?
Jean-Claude Juncker: Non. Pas du tout. J'ai été Premier ministre à une époque où il n'y avait que deux chefs de gouvemeent chrétiens: M. José-Maria Aznar et moi. Je m'oppose aux raccourcis néolibéraux erronés. En particulier à celui qui considère le contrat à durée déterminée comme contrat de travail normal et le contrat à durée indéterminée comme le contrat atypique. Le contraire est vrai!
Le Quotidien: Pourquoi avez-vous réagi aussi négativement à l'annonce de Papandréou d'organiser un référendum? N'était-ce pas la solution la plus démocratique?
Jean-Claude Juncker: J'ai discuté souvent avec lui de la question de savoir s'il fallait disposer d'un mandat politique, par rapport à son propre parti. Pour des raisons qui lui appartiennent, il ne l'a pas demandé.
Alors que nous nous trouvions à Bruxelles dans une situation extrêmement dramatique lorsque le plan de sauvetage final a été débattu, il n'a toujours pas annoncé son intention.
Voilà pourquoi l'annonce a comporté le risque d'enflammer les marchés. Le problème résidait dans l'opportunité du moment choisi pour l'annonce d'un référendum.
Le Quotidien: Pensez-vous encore que la future Constitution luxembourgeoise doit être soumise à un référendum?
Jean-Claude Juncker: Le programme du CSV le prévoit de toute façon. Je l'ai défendu également. Mais il y a le risque que de nombreux groupes d'intérêt préconisent un rejet global du projet pour les raisons individuelles les plus variées. Voilà pourquoi, en ce moment, je n'ai plus d'idée bien arrêtée et définitive sur la question.
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