|
Le Jeudi: Quel bilan tirez-vous des deux réunions houleuses qui viennent d'avoir lieu avec les professeurs et les élèves?
Mady Delvaux Stehres: J'ai été surprise par la manifestation des étudiants, j'ai sous-estimé leur intérêt pour cette réforme. Mais je suis contente qu'ils se manifestent, d'autant que cette réforme ne les touche pratiquement pas. Car si le projet de loi est adopté, au plus tôt, la réforme entrera en vigueur en 2013 pour les classes de 7e, alors que les élèves qui ont manifesté sont déjà au lycée. Il est en outre très difficile d'en tirer des enseignements très précis. Entre 600 professeurs et 1.300 élèves ont participé à ces réunions. Il y a ceux qui prennent la parole, ceux qui font du bruit... Il est très difficile de discuter. Je reste convaincue que l'école publique a besoin d'être réformée. Je fais des propositions, elles seront sur la table le 5 décembre et nous en discuterons. Je suis prête à faire des modifications mais en mon for intérieur, je suis persuadée que l'école doit s'adapter à une société qui change et qu'il faut doter nos élèves de toutes les compétences dont ils ont besoin pour l'avenir. Pour cela, il faut discuter du meilleur moyen d'y parvenir.
Le Jeudi: On vous reproche de ne pas être ouverte au dialogue et de faire des "pseudoconsultations'...
Mady Delvaux Stehres: D'une part, il y a un certain manque d'information. D'autre part, je défends mes principes et mes idées. Nous ne sommes pas à la fin de la consultation. J'essaye donc de convaincre les gens que les instruments que nous voulons mettre en place ont un sens. Mais il y aura encore un long processus de consultation et c'est à la fin que nous ferons le tri. Lorsqu'on a proposé de donner plus de place à l'anglais, il y a eu une levée de boucliers et nous avons retiré la proposition. Donc ce n'est pas vrai que je n'écoute pas. Les échos sur le travail d'envergure ont aussi déjà été pris en considération. Je ne peux pas dire oui à tout le monde. Il faut faire des arbitrages, donc il y a forcément des gens qui sont mécontents.
Le Jeudi: A votre avis, pourquoi votre réforme fait-elle peur?
Mady Delvaux Stehres: Parce que l'école cristallise toutes les peurs des élèves et de leurs parents. Il s'agit de leur avenir et chacun veut qu'il soit le meilleur possible. Nous vivons une période de bouleversements et d'incertitudes. Je prends cela très au sérieux mais l'objectif, c'est précisément de mieux préparer les élèves. Nous avons commencé à réformer l'école pour tenir compte de la sociologie du pays, les enfants qui ont le luxembourgeois pour langue maternelle sont de moins en moins nombreux. Il faut aussi regarder les résultats. Nous avons beaucoup de "décrocheurs" et nous sommes en train de limiter leur nombre, mais 10 à 11% d'enfants quittent l'école sans diplôme. C'est inadmissible! Je ne dis pas que tout le monde peut accéder aux études universitaires, mais un jeune doit quitter l'école avec les compétences dont il a besoin pour gagner sa vie et comprendre le monde dans lequel il vit. Je crois beaucoup à l'ascenseur social
Le Jeudi: D'aucuns disent que le bac aura moins de valeur.
Mady Delvaux Stehres: C'est une accusation que je récuse catégoriquement. Mon objectif est de garantir un diplôme de fin d'études secondaires et secondaires techniques qui soit reconnu partout. Avec ce diplôme, nous certifions qu'un élève a vu certaines matières, a une vaste culture générale et a les compétences pour étudier. Nous voulons qu'il soit mieux outillé pour étudier, c'est cela notre ambition. Je ne comprends pas pourquoi l'on prétend que ce diplôme aura moins de valeur. Nous voulons permettre aux élèves de faire et de réussir des études universitaires en France, en Ailemagne, en Autriche, en Angleterre, en Suisse.
C'est une performance de l'école luxembourgeoise que nous voulons maintenir. Mais le paysage des études supérieures change. Il ne suffit plus d'avoir un diplôme, il faut montrer qu'on a les compétences. C'est à cela que je veux préparer les jeunes. C'est le devoir d'un ministre de l'Education nationale. Les universités prestigieuses ont la liberté de choisir les meilleurs étudiants et elles ne regardent pas le diplôme mais les bulletins de notes des trois dernières années. Il faut dire aux élèves que le diplôme est une clé mais que c'est le niveau individuel d'investissement, de travail, de performance qui est pris en considération. Avoir la moyenne ne suffit pas, il faut avoir un bon niveau pour avoir un bon diplôme.
Le Jeudi: On dit aussi que les partisans du moindre effort seront récompensés...
Mady Delvaux Stehres: Cette insinuation vient, à mon avis, de la proposition de faire un bloc des deux premières années de lycée. Cette proposition est basée sur l'expérience des classes Proci (ndlr: projet pilote cycle inférieur) qui fonctionnent depuis dix ans dans neuf lycées techniques.
Il n'y a pas de redoublement et les élèves avancent automatiquement jusqu'en 9e, où ils sont orientés. Nous avons constaté, dans les deux dernières études PISA, que ces élèvent ont, en moyenne, obtenu des résultats significativement meilleurs que les élèves de classes équivalentes qui pratiquent le redoublement. J'en conclus que c'est un système qui marche. Il y a des milliers d'études dans le monde qui disent que le redoublement est le plus mauvais système qui existe. Quand un élève a des faiblesses, il faut les lui faire travailler pour qu'il rattrape son retard. Le redoublement ne permet pas de s'attaquer aux faiblesses. Pour moi, il est difficile de ne pas proposer cette mesure. Après discussions, on verra, mais cela m'étonne que face à des évidences qui sortent de tests standardisés, certains disent que ce n'est pas vrai.
Le Jeudi: La perte de l'excellence, réelle ou fantasmée, en langues est aussi une crainte des lycéens.
Mady Delvaux Stehres: II faut offrir à chacun la possibilité de maîtriser au mieux les trois langues de l'école que sont le français, l'anglais et l'allemand.
Mais il faut quand même qu'un élève puisse obtenir le bac, en sciences, par exemple, en étant très bon dans une langue et moyen dans les deux autres. Nous proposons une diversification des niveaux de compétence à atteindre en langues. Je sais que cela dérange beaucoup de gens, mais je crois que c'est le prix à payer si nous voulons conserver le plurilinguisme à l'école. Sinon, la pression pour faire une école allemande ou française sera toujours plus grande. Obliger chacun à avoir des connaissances en langues sans exiger le même niveau de maîtrise pour tous, quelle que soit la filière, si c'est cela le nivellement vers le bas, je veux bien.
Le Jeudi: L'ascenseur social est en panne. L'école, n'est-elle pas censée y remédier?
Mady Delvaux Stehres: La première étude faite au Luxembourg sur les inégalités dues au background familial a été réalisée en 1968. On constatait déjà que le système était inégalitaire, que les enfants d'ouvriers ont beaucoup moins de chances de réussir que les autres. Cette tendance ne s'est pas atténuée. Je ne veux pas brader le diplôme mais je veux que chaque enfant ait une chance de le décrocher, en fonction de ses capacités. Je crois beaucoup à l'ascenseur social et je voudrais que l'école publique luxembourgeoise en soit un. L'école a au moins l'obligation de se donner les moyens d'aider les enfants de familles moins favorisées à progresser sur l'échelle sociale.
Le Jeudi: La concomitance de la réforme de la fonction publique n'est-elle pas un moyen de vous mettre des bâtons dans les roues?
Mady Delvaux Stehres: Ça n'aide pas. La discussion sur la réforme de la fonction publique nuit sans doute à celle qui a lieu sur la réforme de l'école. M. Biltgen (ndlr: ministre de la Fonction publique) vous dira qu'il est dans le même embarras. Dans les discussions avec les syndicats, j'essaye de faire la part des choses. Je crois que ça peut marcher mais il faut un peu de bonne volonté pour séparer les dossiers.
|