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paperJam: Monsieur Schneider, comment vous organisez-vous, depuis l'annonce officielle de votre désignation, entre une fonction qui ne sera bientôt plus la vôtre et une autre qui va le devenir?
Etienne Schneider: Je dois avouer que mon emploi du temps est assez catastrophique en ce moment. J'ai mon propre agenda et je dois ensuite composer avec celui de Jeannot Krecké, afin que nous ayons quelques réunions ensemble. Je dois de toute façon m'y habituer, je n'ai pas le choix. Je suis ce qu'on pourrait appeler un ministre stagiaire.
paperJam: Avez-vous une idée de la façon dont vous allez exercer vos futures fonctions de ministre?
Etienne Schneider: Oui, petit à petit, j'y vois plus clair. Mais je ne m'exprimerai pas sur des sujets politiques tant que je ne serai pas officiellement ministre. Je ne suis que fonctionnaire et le ministre s'appelle encore Jeannot Krecké. Je ne veux surtout pas qu'il y ait des problèmes en voulant à tout prix chercher des divergences de vues. Il y a forcément des petites nuances, des différences dans l'approche de certaines choses. Probablement suis-je quelqu'un de plus optimiste que lui. Devant un verre à moitié rempli, j'aurai tendance à le considérer comme étant à moitié plein et lui à moitié vide.
paperJam: Faut-il y voir aussi une question de génération, sachant que vous serez, de surcroît, le plus jeune ministre du gouvernement (Étienne Schneider aura 41 ans le 29 janvier prochain, ndlr.)?
Etienne Schneider: Sans doute aussi, oui. Mais il y a aussi une approche globale différente. Lui, au sein du ministère, tient à s'occuper de tout. J'ai d'ailleurs souvent eu l'occasion de le taquiner en lui disant qu'il faisait du micro-management. Je peux vous dire que ce ne sera pas du tout ma façon de faire. Il y a tout un tas de choses dont s'occuperont les fonctionnaires du ministère. Pour ma part, je m'occuperai de politique et d'économie, mais je ne veux pas gérer la maison dans ses moindres détails. Je ne vois en tous les cas pas le mandat de ministre de cette façon...
paperJam: Cela veut-il dire que vous serez peut-être moins présent que lui, médiatiquement parlant?
Etienne Schneider: Je sais que M. Krecké a toujours tout accepté, de lui-même. Il était presque capable de tenir trois discours dans la même journée et d'être présent partout, pour tout le monde. J'avoue que je ne l'ai jamais bien compris. Le rôle d'un ministre n'est pas de rehausser de sa seule présence la qualité d'une manifestation. Je pense que je me pencherai davantage sur des discussions concrètes et réelles avec les chefs d'entreprise plutôt que de mener cette ribambelle de discours partout et pour tout le monde. Ça coûte beaucoup d'énergie et je ne suis pas convaincu du réel retour que cela apporte. De ce point de vue-là, donc, je serai certainement moins médiatique que lui. Mais je n'ai que deux ans et demi dans ma mission. Il faudra donc que je fonce.
paperJam: Vous avez aussi laissé entendre que vous alliez revoir le calendrier des déplacements prévus à l'étranger...
Etienne Schneider: Je dois en effet voir avec les responsables du Commerce extérieur le but de chacun de ces voyages déjà programmés et la réelle valeur ajoutée de ma présence. En outre, je voudrais aussi me pencher davantage sur la Grande Région et sur l'Europe, afin de trouver des investisseurs européens pour le Luxembourg, Je suis en effet convaincu que l'on peut en trouver très près de nous, au lieu d'aller partout dans le monde pour cela. Il y a certainement des possibilités de motiver un peu les entreprises de la Grande Région à venir s'établir ici. Nous avons évidemment des atouts, mais il faut aussi foncer et y aller. Quand on va en Inde ou au Qatar, il faut s'investir. Je préfère personnellement m'investir dans le capital européen.
paperJam: Sans entrer dans le détail du volet politique que vous ne voulez pas aborder avant votre prise de fonction, quelles seront néanmoins vos priorités pour les deux ans et demi de votre mandat?
Etienne Schneider: L'une d'entre elles sera le développement des énergies renouvelables. J'ai encore certaines idées sur la question, y compris en termes de mobilité électrique. Pour le reste, il n'est pas encore très clair pour moi de savoir quels seront les sujets que je vais aborder prioritairement. Je dois aussi rencontrer Luc Frieden pour savoir ce qu'il sera possible de faire. C'est lui qui est assis sur l'argent dont j'aurai besoin. Mais je ne me fais pas de souci dans ce domaine-là.
paperJam: Serez-vous aussi dynamique que votre futur prédécesseur dans la promotion du secteur ICT, en collaboration avec François Biltgen?
Etienne Schneider: Je m'occupais aussi de ce dossier lorsque j'étais en charge de l'énergie au ministère. Je connais aussi personnellement très bien François Biltgen. La bonne relation qu'il avait avec Jeannot Krecké va donc certainement se prolonger. J'ai aussi le grand avantage d'avoir côtoyé pratiquement tous les ministres d'aujourd'hui, lorsque j'étais secrétaire parlementaire. Nous avons donc une relation de longue date et il n'y a pas trop d'irritations entre les actuels membres du gouvernement et moi-même. J'ai même négocié les accords de coalition en 2004...
paperJam: Quel regard portez-vous sur la progressive désindustrialisation du pays, notamment illustrée par les difficultés d'ArcelorMittal sur ses sites de production luxembourgeois?
Etienne Schneider: Le phénomène m'inquiète, évidemment, mais il n'est pas propre au Luxembourg. C'est un problème général dans la zone euro. Ce sont les pays qui sont assez riches et qui vont bien qui connaissent ce problème. C'est tout à fait normal, compte tenu d'une main-d'oeuvre devenue trop chère et qui ne sait plus se mettre en concurrence avec celle en Asie ou en Inde. Aujourd'hui, le seul secteur de l'industrie qui a encore une chance de se développer, c'est celui de la haute valeur ajoutée. Mais ça existe de moins en moins en Europe. On sait qu'on ne va pas diminuer les salaires, ni annuler ou abolir l'indexation. Il faudra donc trouver d'autres solutions.
paperJam: Trouver ces solutions fera-t-il partie de votre feuille de route pour les deux années et demie de votre mandat?
Etienne Schneider: C'est de toute façon une mission naturelle du ministère de l'Économie.
Mais il est clair qu'il n'y a pas non plus énormément de pistes et que l'avenir ne se profile pas de la meilleure des façons. Il va vraiment falloir se pencher de plus en plus sur les secteurs à haute valeur ajoutée, dans les technologies. Mais cela va automatiquement induire un autre problème: celui de la formation. Il va falloir trouver les bonnes compétences, ainsi que les bonnes formations, y compris au Luxembourg. Les temps où on faisait un voyage aux États-Unis pour ramener un Goodyear ou un DuPont sont définitivement révolus. Les emplois de masse, à créer ou à faire venir au Luxembourg, je n'y crois pas.
paperJam: La récente annonce de l'implantation d'une nouvelle ligne de produclion d'Ampacet à Dudelange ne serait-elle, dans ce contexte, qu'une exception qui confirme la règle?
Etienne Schneider: Il ne faut pas non plus être pessimiste. Nous disposons quand même de pas mal d'atouts et nous ne sommes pas si mal lotis que ça. Mais la tendance en Europe et dans les pays un peu plus riches est clairement orientée vers cette désindustrialisation. Nous ne pouvons que le regretter. Il faut donc être inventif et flexible pour arriver à pérenniser l'industrie au Luxembourg. Mais il faut aussi voir que nous avons certains problèmes que l'on ne veut pas reconnaître, comme avec le dossier de l'interconnexion de Sotel (voir encadré page 86). C'est typiquement le genre de sujets graves qu'il faut absolument expliquer aux gens. Ils doivent comprendre qu'il faut à tout prix sauver cette industrie qui représente plus de 6.000 emplois...
paperJam: Lorsqu'il s'est agi de trouver un successeur à Jeannot Krecké, l'idée d'un "super ministère" qui aurait regroupé Travail et Emploi d'une part et Économie et Commerce extérieur d'autre part, a été lancée. Que pensez-vous d'une telle idée?
Etienne Schneider: Je ne vois pas vraiment les bienfaits des super ministères en général. Il faut de toute façon, à un moment donné, qu'il y ait des ministres délégués qui soient en charge de l'une ou l'autre des matières, car il est évident qu'un seul ministre ne pourrait pas tout gérer tout seul. Ce qui revient donc finalement au même que d'avoir deux ministres différents. Dans le cas présent, nos deux ministères travaillent déjà en étroite collaboration depuis longtemps. Je ne vois donc pas où se trouverait la plus-value d'un autre rapprochement. Cela poserait de surcroît un autre problème dans la mesure où le rôle du ministre du Travail est certainement plus proche des syndicats, alors que celui de l'Économie et du Commerce extérieur est plus proche des milieux industriels et commerciaux. Combiner les deux pourrait poser sans cesse des problèmes.
paperJam: Avez-vous le sentiment d'avoir le soutien de l'ensemble du parti, y compris de son aile syndicale qui a été plus critique envers vous?
Etienne Schneider: Dans un vote secret, on ne sait jamais qui vote pour ou contre. Mais avec 83% des suffrages (précisons qu'Étienne Schneider était le seul candidat en lice pour succéder à Jeannot Krecké ndlr.), j'estime que le résultat est plus que satisfaisant, sachant bien que je n'étais pas élu. Surtout compte tenu de la campagne à laquelle je n'ai pas participé et où je me suis abstenu de tout commentaire et interview...
paperJam: Avez-vous eu l'occasion, depuis, de rencontrer les principaux dirigeants du parti et des syndicats, ou encore Nicolas Schmit (le ministre du Travail et de l'Emploi, ndlr.), qui était présenté comme l'autre grand prétendant à ce ministère?
Etienne Schneider: Avec Nicolas Schmit, oui, on s'est donné rendez-vous pour boire un café. Les dirigeants du parti, je les vois régulièrement. Quant aux syndicats, non, nous n'avons pas encore eu de rencontre formelle. Mais j'entends bien fixer certains rendez-vous en janvier avant de commencer mon mandat. Je sais qu'actuellement ils ont du pain sur la planche avec la Tripartite. Je ne veux pas m'immiscer là-dedans. C'est Jeannot Krecké qui négocie, ce n'est pas moi. Je veux éviter tout malentendu.
paperJam: Vous le rappeliez, et cela vous a d'ailleurs été reproché, vous ne détenez pas de mandat électif. Serez-vous dès lors candidat aux prochaines élections législatives en 2014?
Etienne Schneider: Certainement, oui. C'est le minimum que je puisse faire pour donner aux électeurs la possibilité de me juger. Je rappelle qu'il n'est pas nécessaire d'être élu par le peuple pour faire partie du gouvernement, puisque c'est le grand-duc qui nomme les membres de ce gouvernement. Il y a une séparation des pouvoirs au Luxembourg. Ça ne pose donc pas de problème à la base, mais il faut être réaliste et correct et donner la possibilité au citoyen de livrer son verdict sur le travail réalisé.
paperJam: Serez-vous tête de liste?
Etienne Schneider: Cela dépendra certainement du travail que je vais fournir d'ici là. Si je fais trop de gaffes, je ne serai certainement pas tête de liste.
paperJam: Comment appréhendez-vous votre nouvelle condition de ministre?
Etienne Schneider: Ce qui me gêne le plus avec ce mandat, c'est que je vais être connu par tout le monde. Il sera impossible pour moi de rester discret. Partout où j'irai, je serai observé. Cela m'est déjà arrivé, ces derniers jours, en entrant dans un magasin, d'être interpellé par des gens que je ne connaissais pas et qui m'ont dit 'bonjour, Monsieur le ministre'. À chaque fois, je croyais qu'ils parlaient à quelqu'un d'autre, car je n'ai vraiment pas le réflexe de me sentir ministre. Ce qui change aussi, c'est que tout le monde veut avoir mon opinion sur certains sujets. Jusqu'ici, il n'y avait que Jeannot Krecké qui me demandait mon opinion. Et maintenant, ce sont les journalistes. C'est bizarre.
paperJam: Avez-vous reçu des messages d'encouragement depuis votre nomination?
Etienne Schneider: Oui, je dois dire que j'ai été agréablement surpris de recevoir des messages de la part de ministres actuels et anciens, tous partis confondus. Un seul d'entre eux m'a dit, deux semaines avant le vote, de ne pas reprendre ce mandat: Henri Grethen (ancien ministre DP de l'Économie et des Transports entre 1999 et 2004, ndlr.). Il m'a assuré que c'était un bon tuyau. Je ne l'ai finalement pas écouté. Dans deux ans et demi, je pourrai lui dire s'il avait raison ou pas.
paperJam: Vous avez annoncé vouloir être à la fois social et libéral. Comment comptez-vous faire?
Etienne Schneider: Je pars toujours du principe qu'il faut gagner de l'argent avant de pouvoir le distribuer. Il faut permettre à l'économie de se développer et donc avoir l'esprit assez libéral pour le faire dans un marché globalisé. Mon côté social, ensuite, c'est d'imaginer gérer le pays comme une société anonyme, où les actionnaires seraient les citoyens. Il faut donc leur distribuer les dividendes et veiller à ce qu'il n'y ait pas des actions de type A et des actions de type B. Ce qui me cause du souci, actuellement, c'est que la richesse est distribuée d'une façon qui me semble de moins en moins équitable. Il y a davantage de personnes riches et davantage de pauvres. L'écart devient trop important. Il faut impérativement veiller à ne pas avoir un jour des problèmes sociétaux que l'on n'a pas connus jusqu'ici. Ce ne sera évidemment pas mon rôle premier en tant que ministre de l'Économie, mais je pars du principe que tout ce qui est créé ici revient à tout le monde. C'est pour cela que je ne suis pas du tout opposé à l'indexation des salaires. Si on devait l'abandonner, il y aurait des laissés-pour-compte et il y aurait certainement des secteurs dans lesquels les patrons n'adapteraient plus les salaires. Je ne veux pas vivre dans une société où des gens peuvent tout se permettre et d'autres qui ne savent pas comment nourrir leurs enfants. Même si j'ai le goût des belles voitures, ce qu'on me reproche assez souvent, d'ailleurs, je sais d'où je viens. Mes parents étaient ouvriers. Et je pense que j'ai des réflexes assez sociaux ancrés en moi.
paperJam: En plus de l'abandon de vos mandats dans les différents conseils d'administration, vous avez également annoncé ne pas vouloir reprendre le siège de Jeannot Krecké chez ArcelorMittal, car vous avez dit vouloir 'garder votre indépendance. Vous estimez donc que M. Krecké n'était pas indépendant?
Etienne Schneider: En tant que ministre de l'Économie, vous êtes amené à délivrer certaines autorisations à des entreprises. Et dans le même temps, vous siégez dans leur conseil d'administration. C'est susceptible de poser des problèmes. Quand je vois ArcelorMittal qui fête ses 100 ans et qui, quelques semaines plus tard, ferme deux entreprises, je trouve cela catastrophique. Mais il s'agit de dossiers qui ne sont pas traités au sein du conseil d'administration! Les gens croient que l'on sait tout au sein d'un conseil, mais la réalité est tout autre. Du coup, les gens ne comprennent plus et n'ont plus confiance. Et ça, je ne le veux pas. Je veux donc rester totalement indépendant par rapport à l'industrie et faire mon travail le mieux possible. Je suis clair sur mon engagement qui sera à 100%. Je vais ensuite aller chercher ma légitimité auprès de l'électeur. Si je ne l'ai pas, je n'ai pas de filet de secours et j'irai me trouver un autre emploi.
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