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Le Quotidien: Les relations diplomatiques entre la Russie et le Luxembourg sont anciennes, déjà. Quels en sont, selon vous, les éléments les plus marquants?
Jean Asselborn : Dans le contexte des négociations du traité de Londres en mai 1867, l'empereur Alexandre III a donné son accord à ce que la majorité de ses représentations à l'étranger se chargent provisoirement des intérêts des nationaux luxembourgeois. Ce fut donc la pierre angulaire de nos relations diplomatiques avec la Russie, qui furent formalisées en 1891 par échange de lettres. Le 26 août 1935 marqua l'établissement des relations diplomatiques entre l'Union soviétique et le Grand-Duché, relations qui furent interrompues du 10 mai 1940 au 13 octobre 1942. En 1944, Monsieur René Blum fut notre premier représentant diplomatique résidant en Russie et depuis, de nombreux Ambassadeurs y ont représenté les positions et intérêts luxembourgeois.
Le Quotidien: Pensez-vous qu'un jour il pourrait y avoir une Europe de l'Atlantique à l'Oural, selon la formule de De Gaulle?
Jean Asselborn : Je crois que le Président De Gaulle voulait exprimer par cette formule son espoir, partagé par beaucoup, que le rideau de fer entre l'Europe de l'est et de l'ouest ne disparaisse. Heureusement ceci est le cas aujourd'hui et cela grâce aussi au gouvernement en place à Moscou, en 1989. Si nous parlons de l'Union européenne embrassant l'intégralité du continent, je ne pense pas qu'une telle Europe verra le jour demain, ni même après-demain. Notre priorité doit être d'approfondir et de renforcer les relations dans tous les domaines entre l'Union européenne et la Russie. Pour un pays possédant le territoire le plus vaste au monde et disposant d'énormes ressources naturelles, la question des alliances à nouer, d'une adhésion à telle ou telle instance à vocation régionale, se pose de manière tout à fait différente que pour les autres pays du continent. Notre devoir et notre intérêt, tant celui de l'UE que de Moscou, est d'oeuvrer dans le sens d'une atténuation des craintes et préoccupations réciproques, tout en renforçant les liens entre la Russie et l'Europe à tous les niveaux économiques, culturels et stratégiques.
Cela étant, les coopérations qu'entretiennent les pays de notre continent s'inscrivent également dans le cadre d'autres organisations internationales qui ont pour vocation de contribuer à une Europe plus homogène, qui disposent des structures nécessaires pour développer les relations d'amitié entre les pays qui la composent. Je pense en premier lieu au Conseil de l'Europe, mais également, à l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). En ce qui me concerne en tout cas, la Russie joue un rôle.de premier plan pour le développement du continent européen et peut y contribuer de manière déterminante en tant que puissance européenne.
Le Quotidien: Quel est l'état actuel des relations bilatérales?
Jean Asselborn : L'état des relations actuelles est vraiment excellent. Je viens d'effectuer une visite de travail auprès de mon collègue Sergeï Lavrov à Moscou le 26 octobre dernier. Je me félicite de l'amabilité que les hommes politiques russes ont toujours marquée à l'égard de notre pays. Nous nous limitons ici à mentionner la toute première visite d'un chef d'Etat russe, le président Viadimir Poutine, à Luxembourg en 2007. Signalons également que l'actuel ministre de la Culture de la Fédération de Russie, Alexandre Avdeev, fut le dernier Ambassadeur de l'Union soviétique en poste à Luxembourg de 1987 à 1990.
Le Luxembourg finalise actuellement les travaux de rénovation des locaux de l'Ambassade luxembourgeoise auprès de la Fédération de Russie, qui sont logés dans un bâtiment historique et que j'aurai l'occasion d'inaugurer dans quelques mois. En outre, un monument commémoratif des enrôlés de force luxembourgeois morts en captivité à Tambov et à Kirsanov lors de la deuxième Guerre mondiale est actuellement en construction sur l'initiative du gouvernement luxembourgeois avec le grand appui des autorités fédérales et régionales russes. Son inauguration est prévue pour la fin de l'année en cours. Dans le domaine économique et commercial, le Luxembourg est parmi les 10 plus grands investisseurs en Russie grâce aux différentes activités de la place financière luxembourgeoise. Les investissements financiers totaux en provenance du Luxembourg se situaient à environ 4,7 milliards de dollars en 2011, par rapport à 5,4 milliards en 2010 et 11,7 milliards en 2009. Selon les informations publiées par Rosstat, le Luxembourg se situait en 5 place après l'Allemagne, le Royaume-Uni, les Pays-Bas et Chypre.
De nombréuses sociétés luxembourgeoises étant actives sur le marché russe, notre Ambassade à Moscou leur offre une assistance continue qui peut impliquer, comme ce fut d'ailleurs le cas pour la certification des produits Luxlait en vente depuis juillet 2011 à Moscou et à St. Petersbourg, de nombreuses démarches à haut niveau auprès de l'administration russe. Récemment à Lipetsk, la société Paul Wurth était impliquée dans la construction du premier haut fourneau à avoir été construit en Russie au cours des 25 dernières années. En outre, le groupe sidérurgique ArcelorMittal et la société luxembourgeoise de fret aérien, Cargolux, continuent d'opérer sur les différents marchés russes. Des négociations sont actuellement en cours afin de revoir un accord entre le Grand-Duché et la Fédération de Russie relatif au transport aérien. Les dernières consultations se sont tenues à Luxembourg, les 22 et 23 juin derniers. Il y a lieu de mentionner ici aussi la signature de la convention de non-double imposition entre les deux pays dans le cadre de la visite du ministre des Finances, Luc Frieden, à Moscou le 21 novembre 2011.
Au niveau culturel, les deux pays disposent d'un accord relatif à la coopération dans le domaine de la culture, de l'éducation et des sciences signé en juin 1993 qui a été revu en octobre 2010 pour les années 2011-2014. La visite de la ministre Octavie Modert à Moscou permettra de faire le point sur les différents dossiers de coopération qui existent entre les deux pays. On se félicitera également de l'ouverture du nouveau Centre culturel russe à Luxembourg, en 2010. Enfin, notre Ambassade à Moscou assiste les nombreux ressortissants du Luxembourg qui se rendent sur le territoire russe et le Consulat délivre plusieurs milliers de visas Schengen pour les requérants russes qui se rendent à Luxembourg.
Le Quotidien: Aimeriez-vous que la Fédération de Russie soutienne la candidature luxembourgeoise pour le siège temporaire au Conseil de Sécurité?
Jean Asselborn : Il y a de fortes chances que la Russie nous soutiendra. Mais il est une règle non écrite qui veut que les cinq Membres permanents du Conseil de Sécurité ne déclarent pas leur intention de vote.
Le Quotidien: Les relations économiques et les relations d'affaires se développent-elles de façon satisfaisante, selon vous?
Jean Asselborn : Oui, tout à fait, bien qu'elles aient connu une période de ralentissement à cause de la crise financière et économique de 2008, et la crise de la dette souveraine qui a suivi. Dans ce contexte, je dois évoquer l'adhésion récente le 16 décembre dernier de la Russie à l'Organisation mondiale du Commerce (OMC), ce qui facilitera énormément les relations commerciales entre la Russie et les autres membres de l'OMC. J'espère que le processus de ratification se déroulera sans faille.
Le Quotidien: Qu'en est-il des relations bancaires, avec notamment la présence d'un établissement bancaire russe, la East-West United Bank, dans ce contexte?
Jean Asselborn : Grâce à la signature de la convention de non-double imposition entre les deux pays en novembre 2011 à Moscou, je pense que les relations bancaires pourront évoluer dans un cadre amélioré, mieux adapté aux besoins et attentes de notre place financière. Fondée en 1974, la banque East-West United est en effet parmi les toutes premières institutions russes à s'installer à Luxembourg. De nombreuses entreprises et groupes russes sont présents à Luxembourg et nos relations continuent à s'approfondir.
Soulignons dans ce contexte également la bonne coopération qui existe avec la Banque centrale russe. Dans le domaine de la formation, par le biais de l'Agence de transfert de technologie financière (ATTF) la coopération se poursuit depuis 1998. Ainsi, quelque 400 employé(e)s de la Banque centrale ont déjà suivi des formations. La Russie est un pays important en vue de la diversification géographique des activités de notre place financière.
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