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Geneviève Montaigu: Une initiative citoyenne baptisée "5 vir 12" a vu le jour très récemment au Luxembourg. Cette organisation réunit des entrepreneurs, des dirigeants d'entreprises et des personnalités du monde politique. Leur but affiché est d'appeler à un changement de mentalité dans la population afin de préserver la prospérité du pays pour les générations futures. Qu'en pensez-vous?
Étienne Schneider: C'est une bonne idée et quand il y a eu cette présentation, j'ai sollicité un rendez-vous avec un des membres. Je trouve que c'est bien d'avoir une organisation qui milite pour un changement de mentalité et c'est un grand avantage pour elle d'être apolitique. Personne ne pourra leur reprocher un discours syndical, patronal ou politique: ils n'ont pas d'appartenance. Changer les mentalités, c'est un processus qui prend beaucoup de temps. Mais c'est nécessaire. Encore aujourd'hui, je m'étonne que les gens puissent encore s'imaginer que le pays n'est pas en crise. Pourtant, quand on affiche un déficit des finances publiques en constante augmentation, quand on voit ce qui se passe dans d'autres pays européens, on ne peut plus croire, encore, que l'on vit sur une île.
Geneviève Montaigu: Changer les mentalités, c'est aussi accepter des concessions sur les acquis sociaux?
Étienne Schneider: Non, pas nécessairement! C'est s'engager autrement pour son pays. C'est ambitionner de travailler dans le secteur privé et pas automatiquement dans le secteur public comme c'est encore le cas aujourd'hui. C'est avoir le sens de l'entrepreneuriat, se tourner vers l'artisanat pour ne citer que quelques exemples.
Geneviève Montaigu: Une des priorités majeures du gouvernement dans son pacte pour la croissance porte sur l'innovation, la recherche et le développement. Selon le Statec, une entreprise sur cinq est engagée dans la R&D au Luxembourg. Dans ce domaine-là, faut-il aussi changer les mentalités? Comment convaincre les PME?
Étienne Schneider: Au Luxembourg, le programme de soutien à la R&D a massivement augmenté. Pour les années 2013 et 2014, près de 600 millions d'euros seront consacrés à la R&D. La part de nos dépenses publiques dans ce secteur sera portée de 1,6 % du PIB aujourd'hui à 2,6% en 2020, comme je l'ai déjà annoncé. Nous travaillons actuellement sur la fusion des centres de recherche publics et sur l'amélioration de la coopération avec le secteur privé. Il faut éviter de faire de la recherche pour la recherche, il faut faire des recherches utiles pour notre économie, pour le développement de nos activités. Je reviens tout juste d'une mission au Canada où je leur ai dit que je ne m'intéressais pas à leur argent mais à leur matière grise. Je souhaite que notre économie se base sur le savoir-faire. Le secteur manufacturier traditionnel connaît une baisse d'activité permanente. Raison pour laquelle il faut miser sur la recherche et les secteurs à haute valeur ajoutée comme les éco-technologies ou les sciences de la vie. Mais également sur la logistique, car nous avons besoin de ce métier pour employer des personnels moins qualifiés. Le gouvernement a lancé deux fonds d'investissement axés sur l'avenir du Luxembourg, à savoir 25 millions d'euros en faveur des biotechnologies et 150 millions d'euros pour les entreprises innovantes. Dans un contexte financier difficile, le gouvernement investit des sommes importantes dans le développement de notre économie. C'est aussi la raison pour laquelle nous devons augmenter le taux de réussite au bac pour envoyer nos élèves vers des formations qualifiantes. Sinon, on devra trouver la main d'oeuvre ailleurs et ce n'est pas le but. L'objectif, très clair, c'est de développer des secteurs pour l'emploi des jeunes du pays.
Geneviève Montaigu: Vous avez inauguré cette semaine un nouveau centre de données de Luxconnect à Roost. La place de leader européen en matière de connectivité qu'occupe le Grand-Duché est un exemple du succès de la politique menée par le gouvernement en matière de R&D.
Étienne Schneider: Oui, sans aucun doute. La volonté politique était de dire qu'on allait développer les technologies de l'information et de la communication (TIC). Aujourd'hui, nos interlocuteurs à travers le monde sont étonnés de la qualité de notre infrastructure. On la vend extrêmement bien. On aimerait en faire autant avec les éco-technologies. Il y a un an, nous avons introduit l'aide aux jeunes entreprises innovantes, pour soutenir des start-up dans ces domaines. Quand ces start-up grandissent et qu'elles ont besoin de plus de moyens, alors elles peuvent bénéficier d'un emprunt de la SNCI (NDLR: Société nationale de crédit et d'investissement). Comme je l'ai dit, en janvier dernier, nous avons créé le fonds d'avenir doté de 150 millions pour investir dans ces start-up. Au départ, ces sociétés n'ont besoin que d'un bureau ou d'un laboratoire. Et bien sûr d'une bonne idée!
Geneviève Montaigu: Comment va fonctionner ce fonds d'investissement?
Étienne Schneider: Souvent, quand ces start-up se développent, elles ont besoin de faire des tests plus coûteux: elles peuvent se tourner vers la SNCI qui leur prête de l'argent. Ou alors, et c'est nouveau, ce fonds d'investissement permettra au gouvernement d'investir directement dans le capital de cette entreprise innovante. Mais si une société européenne nous paraît assez avancée dans un projet innovant, nous pouvons aussi investir dans cette société, à condition que le projet garantisse des retombées pour le Luxembourg, comme, par exemple, le transfert de son activité au Luxembourg. Avec les technologies de l'information et de la communication, nous avons tenu les entreprises par la main jusqu'à ce qu'elles puissent voler de leurs propres ailes. On a eu une phase qui a coûté et qui n'a rien rapporté, mais aujourd'hui, les TIC rapportent beaucoup d'argent à l'Etat. Souvent, des start-up ont une bonne idée et, malgré tous les moyens dont elles disposent, ça ne fonctionne pas, elles n'arrivent pas à convaincre les grands investisseurs. C'est aussi la raison pour laquelle nous avons créé ce fonds, mais j'attends un retour sur investissement. Soit on leur donne une aide d'Etat pour se développer et on attend des retombées normales, à savoir des emplois et une rentrée d'impôts. Soit l'Etat entre dans le capital et, en plus des retombées normales, nous pourrons compter sur une plus-value.
Étienne Schneider: Vous dites que la politique économique, c'est pour moitié affaire de psychologie...
Étienne Schneider: J'ai dit ça dans un contexte très particulier de mauvaises nouvelles. Tout le monde parle de ce qui ne marche pas. Quand les consommateurs voient la crise partout, ils ne dépensent plus. Je reçois les chiffres de l'indice de confiance des consommateurs qui va de pire en pire. De l'autre côté, l'indice sur l'épargne ne cesse d'augmenter, donc les gens consomment moins. Même s'ils n'ont pas eu de répercussions négatives sur leur salaire, ils se méfient. Il faut faire un discours positif et redonner confiance.
Geneviève Montaigu: Mais ce n'est pas contradictoire avec votre autre observation sur les gens qui s'imaginent encore sur une île au Luxembourg, pas concernés par la crise?
Étienne Schneider: Oui, dans un sens. Mais ce que je voulais dire, c'est que le plan de stabilité et de croissance n'a pas vraiment touché les gens. En revanche, quand je lis les journaux où s'expriment les syndicats, j'ai l'impression qu'ils ignorent la réalité. Oui, nous affichons un déficit budgétaire et il faut s'en défaire en acceptant les mesures du plan de stabilité et de croissance qui n'est pas un scénario catastrophe. On est loin d'un programme d'austérité.
Geneviève Montaigu: Vous avez déclaré être choqué par le faible taux d'emploi des 55-59 ans, alors que le gouvernement invite les actifs à travailler plus longtemps. Quid des aides étatiques aux plans de départs en préretraite?
Étienne Schneider: Ce qui m'a choqué le plus, c'est le fait que toutes les associations de patrons qui réclament que les gens travaillent plus longtemps viennent me voir pour présenter un plan de préretraite qu'ils veulent financer au strict minimum pour laisser le soin à l'État de payer la plus grande part. Mais si on compare ce taux à l'espérance de vie, la période de retraite est aussi longue que la période active. On ne pourra plus se le permettre. Il faut changer les mentalités sur ce point aussi et faire entrer la notion de lifelong learning (NDLR: apprentissage tout au long de la vie) pour rester au top de sa qualification. Il faut changer les mentalités des patrons qui ne veulent plus employer de personnes à partir d'un certain âge!
Geneviève Montaigu: Vous soutenez des objectifs chiffrés tel le passage du nombre de bacheliers de 44 % aujourd'hui à 66 % en 2020. Quels sont les moyens que vous comptez déployer pour y parvenir?
Étienne Schneider: Il faut se spécialiser et proposer des études à la carte. Il faut voir quels sont les intérêts des étudiants. Il faut plus investir dans la personnalité de l'élève. Il y a souvent des problèmes de langue qui touchent un jeune pourtant très doué mais qui est éliminé du circuit à cause de son problème en allemand, à titre d'exemple. La langue ne doit plus être une barrière.
Geneviève Montaigu: En matière d'efficience énergétique, un domaine que vous connaissez bien, vers quoi se dirige-t-on pour les particuliers qui construisent une maison?
Étienne Schneider: C'est simple, à partir de 2018, les maisons ne seront pas seulement passives, mais à consommation énergétique nulle. Consommer le moins possible, c'est le but, et ce qui sera consommé, les maisons devront le produire elles-mêmes.
Geneviève Montaigu: Un luxe qui sera abordable?
Étienne Schneider: Oui, car il ne faut pas perdre de vue que les coûts énergétiques ne cesseront d'augmenter. Si on en consomme moins, on en paye moins. Les mesures sont subventionnées jusqu'à ce que la technologie permette d'atteindre un prix qui se rapproche de celui d'une construction traditionnelle.
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