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Le Quotidien: Etes-vous optimiste quant aux chances du Luxembourg d'être choisi pour occuper un siège au Conseil de sécurité de l'ONU?
Jean Asselborn: Je suis réaliste et je sais que ce ne sera pas facile. Nous sommes à trois: il y a le continent australien, la Finlande, un pays qui a un passé onusien et international très impressionnant, et puis nous, qui posons notre candidature pour la première fois.
On va voir. Depuis 2005 j'ai vraiment fait de mon mieux du point de vue de l'engagement personnel, mais aussi de la motivation de notre diplomatie. Je ne pense pas qu'on aurait pu faire plus avec les moyens dont on dispose - un trentième de ce qu'a investi l'Australie... Mais je pense que le Luxembourg peut être intéressant pour sa taille qui ne correspond pas à son influence. Deuxièmement, ce n'est pas depuis 2001 que nous avons une politique très développée en matière de coopération. Nous sommes les plus forts avec les Norvégiens. Troisièmement, un pays comme le Luxembourg, à la différence de la France ou même de l'Allemagne, n'a pas un passé colonialiste, nous n'avons pas d'intérêt direct en matière de politique étrangère. Nous défendons des valeurs, et plus particulièrement les valeurs européennes. Nous défendons la position de ceux qui respectent le droit international.
Le Quotidien: Pas de passé colonialiste, donc personne n'est fâché avec le Luxembourg?
Jean Asselborn: Nous avons quand même toujours une opinion sur ce qui se passe sur toute la planète. Les uns sont contents, les autres ne le sont pas. Mais de nos jours, on ne peut plus se cacher en matière de politique étrangère. Moi en tout cas je n'ai pas peur d'être au Conseil de sécurité parce qu'en tant que ministre des Affaires étrangères, on doit avoir des positions sur les points les plus importants, avec toute la réserve et toute la modestie qui nous sont imposées par notre poids sur la planète. Ce n'est pas une taille qui permet d'imposer mais avec laquelle on peut coordonner ou essayer de pousser dans la bonne direction.
Le Quotidien: Au niveau de la politique européenne, l'élection de François Hollande en France a-t-elle changé la donne?
Jean Asselborn: Le vote des Français a certainement une conséquence positive en ce qui concerne la démarche légèrement théâtrale et légèrement trop poussée vers l'intergouvernementalisme de Mme Merkel et de M. Sarkozy. Que ce couple - je ne vise évidemment pas les personnes mais la méthode - ait été cassé, à mon avis c'est bénéfique pour l'Europe.
Mais le Luxembourg a toujours de très bonnes relations avec ces deux pays. Nous critiquons certaines positions, c'est notre devoir aussi de le faire, et nous sommes critiqués parfois. C'est la dynamique démocratique dans l'UE.
Le Quotidien: Le fait que M. Hollande semble plus enclin à écouter d'autres pays que l'Allemagne apparaît en tout cas encourageant pour les pays plus petits...
Jean Asselborn: Il y a un rééquilibrage entre la mentalité des pays nordiques et la mentalité des pays du Sud. Nous sommes au milieu. A mon avis c'est très bien ainsi.
Le Quotidien: Lors de son discours sur l'état de l'Union, le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, s'est prononcé pour une fédération d'Etats nations. Quelle est la position du Luxembourg?
Jean Asselborn: Ce serait une faute si le président de la Commission fait une déclaration et les pays doivent avoir tout de suite une position. Je vous le dis sincèrement, après avoir participé à l'élaboration du traité de Lisbonne, avec tous les problèmes qu'ont posés les "non" aux Pays-Bas et en France - deux pays importants - je suis plutôt de ceux qui disent ce qu'on a répété en 2009: maintenant il faut éviter de prendre encore une décennie pour s'occuper à nouveau des institutions de l'Union europenne. On a dit aux citoyens qu'avec Lisbonne l'intgration europenne peut être poussé de l'avant. Or il faut maintenant stabiliser l'euro, tout faire pour créer des emplois, et faire avancer les valeurs de l'Union européenne basées sur la solidarité. L'Union européenne est un projet de paix évidemment du point de vue international mais c'est aussi un projet de paix sociale. Je ne suis pas contre une convention après les élections de 2014 (NDLR: du Parlement européen) pour voir quels pourraient être les débats à l'avenir. Par exemple on parle du droit d'initiative du Parlement européen. Ce serait plus démocratique évidemment. On parle aussi de mettre sous un chapeau le président de la Commission et le président du Conseil européen mais cela me pose problème: ce personnage sera avant tout président du Conseil et pas président de la Commission.
Or, de notre point de vue, la Commission est le coeur du fonctionnement de l'UE. Donc je ne suis pas contre, mais il faut avoir du respect, surtout ici à Luxembourg, pour le citoyen. Je pense qu'on a utilisé seulement 60% des possibilités qui sont incluses dans le traité de Lisbonne. On peut aller beaucoup plus en profondeur. D'autre part, est-on sûrs qu'en Allemagne, en France ou même au Luxembourg, on puisse gagner un référendum sur l'Europe ou avoir une majorité éclatante dans les Parlements pour changer les traités dans le sens de "plus d'Europe" et donc moins de compétences nationales dans les temps actuels de crise?
Le Quotidien: Estimez-vous, comme beaucoup d'observateurs, que la diplomatie internationale se trouve dans une impasse définitive en Syrie?
Jean Asselborn: Le problème, c'est que le seul instrument dont dispose la communauté internationale, c'est le Conseil de sécurité de l'ONU. Il n'a pas été capable de trouver une résolution commune et le régime d'Assad le sait. Il sait aussi qu'une intervention militaire des pays de l'Ouest est très improbable parce qu'à mon avis elle empirerait encore la situation sur le terrain. Et les pays arabes sont très divisés: il n'y a même pas d'entente entre les pays du Golfe et les autres pays de la Ligue arabe. Il y a aussi un combat entre les chiites et les sunnites, un combat d'influence mené par l'Iran, par l'Arabie saoudite et par le Qatar. Et puis, c'est horrible ce qui se passe en Syrie mais le processus de paix au Moyen-Orient est totalement éclipsé. Et à mon avis, avant l'élection présidentielle aux Etats-Unis, il n'y aura pas de nouvelle résolution au Conseil de sécurité. Si les sanctions européennes étaient cautionnées par l'ONU, il n'y aurait pas de guerre parce que l'importation des armes serait défendue, les relations financières et beaucoup de relations économiques seraient coupées. Mais l'Union européenne n'est pas en capacité d'exercer une très grande pression pour que la paix soit rétablie. Et je pense que personne ne pourra le faire. Je suis ministre des Affaires étrangères depuis huit ans, c'est la première fois que je vois dans l'Union européenne un certain découragement.
Le Quotidien: Le Moyen-Orient est également touché ces dernières semaines par de violentes manifestations contre le film l'Innocence des musulmans. Le Printemps arabe est-il en train de mal tourner?
Jean Asselborn: Il ne faut pas faire la faute de voir dans ces mouvements islamistes le reflet du monde musulman. Ça ne peut pas être un film - qui, d'ailleurs, n'a rien à voir avec le gouvernement américain - qui puisse être à l'origine de cet embrasement qui tue les gens. Ceux-là sont des extrémistes, ils sont provoqués pour faire ces dégâts devant les ambassades et se révolter. Il y a là aussi une certaine impuissance. Et ce n'est pas seulement contre les Etats-Unis, c'est contre tous ceux qui ne sont pas des pays musulmans.
Le Quotidien: Comment l'Union européenne peut-elle réagir?
Jean Asselborn: Je pense qu'il nous faut travailler intensément avec l'Organisation de la coopération islamique, dont j'ai rencontré le secrétaire général récemment à Deddah. Mais comment établir un contact avec des gens qui sont extrémistes et qui ne veulent pas entendre d'arguments?
Nous comptons sur le président (égyptien) Morsi qui est un Frère musulman et qui devrait faire jouer son influence pour que cet extrémisme soit arrêté. Il ne s'agit pas seulement de protéger les ambassades.
Comment voulez-vous qu'avec une telle vague de violences, des investisseurs européens se déplacent dans les pays? Le Printemps arabe a besoin de démocratie, c'est vrai, mais il a aussi besoin d'une motivation, d'une perspective sociale. Et la perspective sociale dépend du développement économique et sans les pays développés, ça ne marchera pas.
Le Quotidien: A moins de deux ans des prochaines élections au Luxembourg, le LSAP n'est-il pas éreinté par les lourdes réformes à porter?
Jean Asselborn: Je suis vice-président du gouvernement, je dois défendre le gouvernement. Nous avons signé pour des réformes très ardues comme les pensions, la santé, l'éducation... Même si ce sont des ministres du LSAP qui les mènent, c'est le gouvernement qui sera jugé. Lorsqu'on est membre d'un gouvernement, on doit être solidaire.
Le Quotidien: Quels efforts le ministère des Ministère des Affaires étrangères devra-t-il concéder pour le budget 2013?
Jean Asselborn: C'est la 5e année consécutive que nous avons un déficit d'un milliard d'euros dans le budget de l'Etat central. Cette situation ne peut pas perdurer. Le Conseil de gouvernement n'a pas encore finalisé le budget 2013 et se réunira à nouveau vendredi afin de finaliser la loi budgétaire, dont le dépôt est prévu pour le 2 octobre à la Chambre des députés.
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