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> home > Salle de presse > Interviews > Décembre 2012 > "Il n'y a plus la même envie d'avenir". Jean-Claude Juncker revient sur 30 ans de carrière politique

Interview
"Il n'y a plus la même envie d'avenir". Jean-Claude Juncker revient sur 30 ans de carrière politique
"Le Quotidien" du 21-12-2012

Vers le niveau supérieur
Le Quotidien: Vous avez récemment annoncé votre retour au Luxembourg. S'agit-il d'une pause par rapport à vos occupations européennes?

Jean-Claude Juncker: Il ne s'agit pas d'un retour au Luxembourg, parce que je n'ai pas l'impression d'avoir quitté le pays. Je ne m'adonnais pas à des occupations étrangères. Je faisais mon travail à Luxembourg et en plus, j'assurais la présidence de l'Eurogroupe. Mais la présidence de l'Eurogroupe ne s'exerçait pas au détriment de mes activités luxembourgeoises. Il faut peut-être rappeler que la semaine compte sept jours et que mes journées de travail ne comptent pas huit heures. Ce n'est pas un retour, c'est une normalisation.

Le Quotidien: Vous avez pourtant dit que le mandat de chef de l'Eurogroupe n'est plus compatible avec celui de Premier ministre...

Jean-Claude Juncker: Oui, pour la simple raison que je voulais avoir plus de temps pour moi. Moi seul, moi Juncker. Et en effet, sur les deux derniers mois cela devenait strictement incompatible. En ces moments cruciaux de la crise grecque, j'ai dû présider, en un mois, cinq réunions de l'Eurogroupe, plus deux téléconférences. Cela fait sept réunions qu'il faut préparer et débriefer. Ces deux derniers mois, j'ai dû faire tout cela au détriment de mon mandat de Premier ministre.

Le Quotidien: Quel bilan personnel tirez-vous de votre mandat de président de l'Eurogroupe?

Jean-Claude Juncker: Un bilan mitigé. Pour commencer par les échecs: je n'ai pas réussi, alors qu'il aurait fallu, à mettre en place un système bien articulé de coordination des politiques économiques. Un certain nombre de gouvernements refusaient d'accepter l'idée que les mesures nationales qui ont été prises soient jaugées à l'aune de leur effet sur les sous-économies voisines de la zone euro. Ça s'est toutefois amélioré suite aux premières leçons qu'on a dû tirer de la crise. Maintenant l'idée de la coordination des politiques économiques est déjà mieux ancrée. Mais elle aurait pu être ancrée dès le départ, c'est-à-dire dans le traité de Maastricht. Côté succès, je voudrais au moins attirer l'attention sur le fait que nous avons eu, sur les 24 derniers mois, une densité en termes de décisions politiques que l'Union européenne n'a jamais connue. Nous avons mis en place deux programmes pour la Grèce, un programme pour l'Irlande, un autre pour le Portugal. Nous avons mis en place le FESF, puis le MES et nous avons conclu un traité fiscal. Nous avons pu boucler les mécanismes de surveillance bancaire et nous avons pu apporter une réponse, durable pour l'instant, au problème grec. Mais le bilan est mitigé parce que nous n'avons pas réussi à rétablir la confiance des Européens. Nous sommes face à une réelle crise de confiance, parce que nous n'arrivons pas à expliquer les raisons de la crise et nous n'avons pas réussi à expliquer ce que nous étions en train de faire.

Le Quotidien: Certains ministres, comme le ministre du Travail, Nicolas Schmlt, demandent un pacte social pour l'Europe. Que pensez-vous de cette idée?

Jean-Claude Juncker: Il ne fait que répéter les idées que je ne cesse d'énoncer. Il a raison.

Le Quotidien: Comment le mettre en pratique?

Jean-Claude Juncker: Il faudrait peut-être demander au ministre Schmit de présenter plus en détail ses idées. Les miennes sont claires: depuis 1985, je ne cesse de plaider pour la mise en place d'un socle de droits soçiaux minimum des travailleurs. Car lorsque vous mettez en place un marché intérieur et que vous éliminez toutes les entraves commerciales mais que vous oubliez de mettre en place des minima sociaux, vous courez le risque de voir les ajustements se faire exclusivement au détriment des travailleurs. Quand le rapport dit "des quatre présidents", sur l'approfondissement de l'union économique et monétaire, a été examiné au Conseil européen jeudi et vendredi derniers, il a été décidé d'avancer des idées supplémentaires sur la dimension sociale, y compris le dialogue social en Europe. Donc ma préoccupation de renforcer la dimension sociale, l'enfant pauvre de la construction européenne, a été prise en compte.

Le Quotidien: Vous avez annoncé récemment à la télévision allemande que vous vous représenterez aux législatives de 2014. Vous ne souhaitez donc pas succéder à Herman van Rompuy la même année?

Jean-Claude Juncker: J'aimerais préciser que je n'ai pas annoncé cela à la télé allemande, parce que normalement on n'annonce pas ce genre d'intentions sur une chaîne étrangère. J'ai répondu à une question qui ne m'avait jamais été posée au Luxembourg. J'ai donc dit "oui" et j'ai précisé par la même occasion que je n'ai pas l'intention de me porter candidat à la succession de M. van Rompuy.

Le Quotidien: Profiterez-vous des prochains mois et années pour vous trouver un successeur au niveau national?

Jean-Claude Juncker: Si je démissionnais demain, je saurais qui proposer aux instances de mon parti.

Le Quotidien: Pouvez-vous citer un nom?

Jean-Claude Juncker: Non, dans la mesure où vous n'êtes probablement pas membres de mon parti... Et même aux membres de mon parti, je le dirai le jour venu et pas avant. Mais la succession est assurée.

Le Quotidien: Et vous confirmez que vous allez vous représenter en 2014?

Jean-Claude Juncker: Oui, oui, oui. À moins qu'il y ait un accident, mais normalement oui.

Le Quotidien: Cela fait 30 ans que vous êtes présent au gouvernement et sur la scène internationale. Si vous deviez recommencer, que changeriez-vous?

Jean-Claude Juncker: On n'est pas libre même des choix essentiels de sa propre biographie. On m'a demandé à l'âge de 28 ans d'entrer au gouvernement. Et j'ai dit oui, bien que j'étais d'avis qu'il faut d'abord avoir un certain trajet professionnel avant d'entrer au gouvernement. Je suis entré comme "postpubère" au ministère du Travail. Mais je n'ai jamais voulu devenir un homme politique professionnel. Enfin, la démocratie et le suffrage universel l'ont voulu ainsi. Si je pouvais changer le cours de ma vie, je débuterais par un véritable parcours dans le secteur privé. En passant en revue les trente dernières années, je dirais que pendant les dix premières années de mon parcours ministériel, j'aurais dû être plus indulgent à l'égard des autres. Et les trois dernières années, j'aurais dû être moins indulgent.

Le Quotidien: Pouvez-vous donner des exemples concrets?

Jean-Claude Juncker: Non, c'est une impression qui m'a envahi au moment où vous m'avez posé la question.

Le Quotidien: À qui devez-vous votre carrière?

Jean-Claude Juncker: Il y a eu des gens qui m'ont appuyé et des gens qui n'aimaient pas trop me voir débarquer à un poste ministériel. Il est évident que Pierre Werner, Jacques Santer et Jean Spautz ont joué les premiers rôles quand il a été question de me nommer au poste de secrétaire d'Etat au Travail.

Le Quotidien: Certains observateurs et collègues jugent que vous avez un talent exceptionnel. Voyez-vous les choses de la même façon?

Jean-Claude Juncker: Talent exceptionnel je ne sais pas, car on réduit trop souvent le talent politique aux facultés oratoires. Sans être en mesure d'exprimer ses propres convictions et d'expliquer les décisions gouvernementales qui sont prises, on va en effet vers l'échec. Mon talent est peut-être que, pour rester sur votre formule qui ne me déplaît pas totalement puisqu'elle caresse mon ego, je suis très souvent à même de rassembler.

Le Quotidien: Quand vous êtes arrivé au gouvernement, pensiez-vous devenir Premier ministre un jour et le rester aussi longtemps?

Jean-Claude Juncker: Non. Bien que mes camarades d'école primaire disent que j'ai annoncé mon souhait de devenir Premier ministre un jour dans la cour de récréation. Le président Werner m'avait dit à l'époque que je serais au gouvernement pendant 18 mois, jusqu'aux élections de 1984. Et il m'avait dit n'être pas trop sûr de moi, que je devais être prêt à quitter mon poste ministériel à chaque instant. J'ai suivi au quotidien cette recommandation.

Le Quotidien: Vous êtes aujourd'hui une sorte de dinosaure au niveau national comme international. Quel regard portez-vous sur l'évolution du pays ces trente dernières années?

Jean-Claude Juncker: Je réfléchis beaucoup actuellement sur les changements dans la manière de gérer, de penser les affaires de la cité. L'action politique est devenue plus compliquée qu'elle ne l'était à l'époque. En 1982, nous étions au milieu d'une crise sidérurgique énorme et c'était une crise qui se limitait à un secteur. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à une crise économique et financière qui frappe le monde entier au même moment et à peu près tous les secteurs de l'économie. En 1982, les partenaires sociaux et le gouvernement arrivaient à se mettre d'accord sur l'analyse du problème auquel nous avions affaire. Aujourd'hui, nous n'arrivons plus à nous mettre d'accord sur une même analyse et donc il n'est pas surprenant que nous soyons strictement incapables de nous mettre d'accord sur les instruments de lutte contre la crise. Aujourd'hui, on n'aime pas s'imaginer le Luxembourg dans vingt ans. Il n'y a plus la même envie d'avenir qu'à l'époque parce qu'on a peur des moyens immédiats qu'il faudra mettre en place. Nous le faisons tout de même en réalisant un certain nombre de réformes dites structurelles, comme celles des pensions, de l'enseignement, de la fonction publique. Donc dire que nous n'agissons pas est faux. Des choses sont faites, mais elles ne peuvent plus être faites par consensus parce qu'il y a un désaccord sur l'analyse de base et les éléments de fond. Parce que nous sommes entourés de conservateurs.

Le Quotidien: C'est la fin du modèle luxembourgeois?

Jean-Claude Juncker: Non, je ne veux pas croire que le fait que la tripartite ne soit plus à même de livrer des résultats tangibles voudrait dire que le modèle social serait essoufflé ou ne respirerait plus. Nous avons eu des centaines de réunions du comité tripartite avec résultat. Et si les choses empiraient, nous retournerions rapidement à la table des négociations. Mais j'aurais voulu que nous le fassions avant.

Le Quotidien: On voit aujourd'hui avec Cargolux, Luxair et plus récemment ArcelorMittal, qu'il y a une nouvelle tendance, celle qui consiste à dénoncer les conventions collectives. Qu'en pensez-vous?

Jean-Claude Juncker: Il est de bonne pratique dans ce pays que le gouvernement ne s'immisce pas dans les relations entre partenaires sociaux. Je voudrais tout de même faire une exception. Les dénonciations de conventions collectives répondent à tous les critères légaux. Mais elles seront perçues comme une provocation voulue. Cette façon de faire ne tient pas compte du fait que, dans ce pays, les grands syndicats ont été des interlocuteurs responsables du patronat, quasiment à chaque fois que la situation l'exigeait. Les brusquer de cette façon, même si légalement c'est correct, n'est pas la bonne manière de faire.

Le Quotidien: La commission d'enquête parlementaire sur le SREL tient en ce moment même sa première réunion. Cela vous rassure-t-il que la Chambre se soit décidée à enquêter?

Jean-Claude Juncker: J'ai préconisé dès le début de cette affaire la mise en place d'une commission d'enquête. Personne n'a dû me convaincre. Cela me paraît normal vu l'état d'excitation que cette affaire a produit. Je voudrais que le Parlement ne marche pas sur les plates-bandes de la justice et qu'on fasse bien la distinction entre le politique et le judiciaire. Et je voudrais qu'on traite cette affaire avec responsabilité et avec un minimum de sens de l'Etat. Là il y a des progrès à faire.

Le Quotidien: Le principal reproche qu'on vous fait actuellement dans cette affaire, c'est d'avoir perdu le contrôle de votre service secret...

Jean-Claude Juncker: Je ne sais pas s'il y a un Premier ministre en Europe qui peut dire qu'il contrôle au millimètre près et à la seconde près le service secret dont il a la charge politique. Il est vrai que j'ai noté parfois, plus sous forme d'impression que sous forme de faits avérés, je ne dirais pas un dysfonctionnement, mais un fonctionnement qui n'était pas optimal. Et j'ai réagi en conséquence sans en avertir la planète entière. Ce qu'on me reproche d'ailleurs aujourd'hui. Mais à la fin, c'est l'enquête parlementaire qui montrera qui a fauté. Et il faudra en tirer toutes les conséquences.

Le Quotidien: En ce qui concerne plus précisément le cas M. Êtes-vous d'accord avec le constat de certains que les écoutes à son encontre étaient illégales?

Jean-Claude Juncker: Primo, moi je ne connais pas Monsieur M. alors qu'il me semble qu'à peu près tous les journalistes le connaissent. Secundo, je n'ai jamais autorisé d'écoutes sur Monsieur M. A ce qu'il paraît, elles auraient tout de même été faites et donc c'est à la justice d'enquêter sur cet aspect des choses. Ce n'est pas à moi de le commenter parce que je ne sais pas quels sont les éléments constitutifs d'une probable infraction. Je ne connais pas le détail de cette affaire. J'ai demandé aux responsables du SREL de me renseigner le plus rapidement possible sur cette affaire et comme des enquêtes sont en cours, on verra bien!

Le Quotidien: De nombreux observateurs parlent d'un M. Juncker "fatiguée". Êtes-vous fatigué?

Jean-Claude Juncker: On confond très souvent fatigue physique et fatigue psychique, mentale. Je ne suis pas fatigué au point que je voudrais m'endormir sur le doux coussin de la retraite politique. Mais j'ai été souvent fatigué. Vous savez, sans vouloir me plaindre de mon sort, quand vous présidez une réunion de l'Eurogroupe de midi à 5 h du matin, je trouve ridicule, aberrant, qu'on me dise que je suis fatigué. Ce n'est pas une cure de jouvence la présidence de l'Eurogroupe. Moi je suis serein. Physiquement fatigué, mais serein.



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